La fonderie de Douai

Fonderie de Douai Tableau d'Heinsius ® museo.com

Les amateurs d’histoire locale savent que Douai, avant toute chose, était une place d’artillerie. Elle avait ses régiments, dont le fameux 15° RA dans la caserne Caux, ses écoles de tir, son polygone et surtout sa « fonderie de canons » depuis longtemps disparue mais dont nous pouvons deviner facilement les traces.

Le jardin des origines

Impossible, en effet, quand on passe près de St Amé, d’ignorer le portail imposant qui porte ce nom. Copie de l’original, il donne une certaine allure à la résidence qui accueille depuis 1990 les personnes âgées de la fondation Partage et Vie.

Portail du jardin de la fonderie en 2022.

En franchissant cette porte, on débouche sur un jardin. Il date un peu mais retenons l’innovation qui était la sienne quand il a été aménagé, intelligemment installé dans les vestiges de la fonderie ainsi conservés.

L’enceinte circulaire encore existante n’est pas celle des débuts. Si elle reprend plus ou moins une partie de l’emprise initiale, il s’agit de la « halle aux fontes » construite en 1825. Pour autant, du côté de St Amé, on repère des bases plus anciennes et même, ici ou là, des restes de la fortification médiévale.

Bases de la fonderie de Douai
Bases de la fonderie du côté de St Amé. Le soigneux calepinage des briques et des grès permet de dater ces arches du début du XVIII° siècle.

Mieux, bien avant l’invention des canons, sur cette hauteur artificielle, les Comtes de Flandre avaient construit la tour qui surveillait le gué de la Scarpe, alors ruisseau marécageux.

Nous sommes dans le Douai des origines.

Ces bâtiments, passés du bois à la pierre et agrandis au cours des siècles, existaient quand Louis XIV, qui venait de conquérir la ville, eut l’idée – sans doute soufflée par Louvoisd’y installer en 1669 une fabrique de « bouches à feu ».
Ce choix était des plus astucieux. On pouvait non loin de la frontière – comme à Pignerol et Perpignan – renforcer la défense du royaume en l’alimentant d’une artillerie toute neuve.
La Scarpe permettait les acheminements à une époque où la voie terrestre est impraticable, sans parler de la force motrice mise au service des machines. Enfin, la hauteur de la terrasse éloignait les fourneaux de la nappe phréatique, l’humidité faisant très mauvais ménage avec le bronze en fusion.

La fonderie royale de Douai

La mise en œuvre de la fonderie fut étonnamment rapide. Il est vrai qu’à l’époque, changer la destination d’un bâtiment ne posait pas trop de problèmes. On s’adaptait. Des murs, un toit, des portes, et hop, ça faisait l’affaire, un peu comme un hôpital devenant hôtel de luxe mais en plus vite et moins cher.
De janvier à mars 1669 étaient aménagés les murs extérieurs et la couverture dite « légère » du tout. Dans le même temps, les fourneaux furent construits avec des briques amenées d’Arras. Louvois de son côté avait envoyé un charpentier, un spécialiste, pour construire la machinerie, notamment l’alésoir. A la fin de l’été, la fonderie était en état de marche. Elle allait fonctionner jusqu’en 1867.

La fonderie de Douai en 1850
Plan Robaut de 1850. A noter : l’importante emprise de la fabrique, notamment les bâtiments à l’ouest de la halle des fontes et surtout les deux bails qui l’alimentaient.

Pour mener à bien l’abandon des achats de canons aux spécialistes étrangers, de Suède, d’Autriche ou de Hollande, Louis XIV recruta deux « fondeurs allemands », en fait des Suisses, les Keller.
Des deux frères, Balthazar (1638-1702) et Jean Jacques (1635-1700), le premier, nommé « commissaire des fontes » , contribua à créer – on n’ose dire fonder – l’industrie d’armement nationale.
En 1690, sa nomination à Paris pour terminer l’achèvement des statues royales oblige Louvois à le remplacer par son frère. L’aîné connaîtra moins de succès que le cadet. Accusé de malversations, Jean-Jacques, emprisonné en 1695, sera prestement remplacé par un de ses collaborateurs, ancien officier d’artillerie, Claude Berenger dit « de Falize » , dont les descendants dirigeront jusqu’en 1821 la fonderie.

Il y aurait beaucoup à dire sur ces « experts », toujours étrangers, que le roi s’attacha à prix d’or au point que ni leur origine, ni leur religion ne posaient problème. Ce qui comptait, c’était leur savoir familial accumulé depuis des générations. La connaissance des alliages et la maîtrise de la fusion étaient fondamentalement empiriques.

Les Keller, puis leurs successeurs Berenger, ne s’occupaient pas des opérations techniques. Ils étaient des sortes d’ingénieurs disposant d’une main-d’œuvre conséquente, pour partie originaire de leur patrie. Ils recevaient du roi une pension, un budget pour faire fonctionner la fabrique et des fonds pour acheter la matière première, opération étroitement surveillée car les fraudes étaient courantes.

François Berenger (1725-1801) par Heinsius (1773). Fils de François Simon (1690-1747), il lui succède à sa mort. Commissaire général en 1765, le roi l’anoblit en 1775. Ecarté par le Comité de Salut Public en 1793, il est rappelé deux ans plus tard. A noter, le compas posé devant la bouche du canon, preuve de sa pratique.
® RMN

A la fin du XVII° siècle, la fonderie employait une centaine d’ouvriers mais elle logeait dans son enceinte plus du double, ce coût revenant d’ailleurs à la ville. Dans cette main-d’œuvre, certains compagnons étaient spécialisés, ainsi les ciseleurs, mais la plupart avaient des attributions multiples souvent dangereuses.
Outre le poids des pièces, la chaleur de la fusion, la durée de la coulée où aucune pause n’était possible, les témoins du temps avaient noté que les vapeurs dégagées rendaient systématiquement malades les ouvriers qui en étaient chargés.

Le mystère de la fusion magique

La fonderie s’organisait en quatre ateliers : la « moulerie » pour la confection des moules, la « fonderie » pour la coulée, la « forerie » pour le forage, l’alésage et le tournage, la « ciselerie » pour la pose à froid des grains de lumière et les usinages extérieurs. Plusieurs portiques permettaient le déplacement des pièces à l’aide de poulies et de moufles.

Cette industrie évoluera peu pendant près de deux siècles. Ainsi, on ne saura pas, durant longtemps, analyser les matières sauf par l’observation aidée de l’expérience.
On repère la température à la vue par la couleur au feu. La pureté par le goût en portant la bouche sur la matière première. La qualité se vérifie par le son après une percussion ou par l’aspect après une coupe. Les fondeurs les plus avertis savaient la juger selon les paillettes, les cristaux ou l’homogénéité qu’on trouvait sur la tranche.

La fonte de fer, connue depuis longtemps, n’ayant détrôné le bronze qu’à la fin du XIX° siècle, c’est ce dernier qu’on coule à Douai. Faite de cuivre, d’étain et de « letton » – toujours achetés à l’étranger – la mixture cherche le meilleur compromis entre la résistance, le poids et la facilité de l’usinage. Chaque coulée était un pari dont le résultat se vérifiait lors de l’épreuve de la pièce.
Ces « commissaires aux fontes » suscitaient, comme Vulcain ou Héphaïstos, autant d’admiration que de méfiance car ils tenaient leurs alliages secrets. Ce mystère ne manquait pas de susciter le soupçon chez les officiers chargés du contrôle des coûts.
Une analyse scientifique réalisée au milieu du XIX° siècle a révélé que les canons des Keller étaient composés de 91% de cuivre, de 7% d’étain et de 2% de plomb, dernier « ingrédient » qui étonna les savants par la fragilité qu’il pouvait donner aux pièces.

La fabrication commençait par les moules. Douai conservera longtemps la technique de la terre qui oblige à les détruire au moment du décoffrage. Mais à la fin du XVIII°siècle, une modalité moins fastidieuse et moins coûteuse – car réutilisable – marquait sur du sable une empreinte en creux ensuite contenue dans un châssis de fer.

Détail du tableau d’Heinsius. Au fond, la ciselure, au second plan le séchage des moules et au premier plan la pesée de la pièce.
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Lors de la coulée, les Keller plaçaient un noyau réfractaire en argile au centre du canon, lequel, cassé, donnait l’ébauche de l’âme. En 1734, un fondeur suisse, Maritz, la coulait un bloc. Cette simplification reposait sur la phase suivante, la plus compliquée : l’alésage.

Au début, les Keller posaient la pièce verticalement sur l’outil. Le poids renforçait le mordant, mais la rotation du foret était très lente. Le calibre s’obtenait après plusieurs passes laborieuses et des vérifications constantes du centrage. Tout ratage obligeait à mettre la pièce au rebut.
Maritz enserrait le canon brut de décoffrage dans un cadre de bois mis en rotation à l’horizontale. L’alésoir, fixe, le perçait comme le font les tours d’usinage actuels. Une vis régulait l’avancement réalisé en une seule fois.

Heinsius (détail) A gauche, l’alésage, au centre, le sciage de la masselotte, à droite le décoffrage des pièces.
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Avec ce système qui fut établi à Douai en 1748, les fondeurs parvenaient à un degré de précision remarquable, de l’ordre de quelques millimètres à une époque où étaient inconnus les roulement à billes, les bâtis en acier, la normalisation de l’outillage et surtout la mécanisation.

L’âme réalisée, la lumière de mise à feu était percée (à l’archet…) avant qu’elle ne soit finie par les ciseleurs. On vérifiait enfin la pièce selon un processus minutieux. Après avoir contrôlé la présence ou non de « chambres » (des creux dans le tube), des charges de poudre surdimensionnées étaient mises à feu pour en éprouver la solidité.
Chaque canon sorti indemne de ces épreuves (60 à 70% de la production, parfois moins) recevait une inscription : sa fonderie, sa date de fabrication et son nom, toujours ou presque une épithète bien choisie, parfois agrémentée d’une devise ou d’une dédicace au grand maître de l’artillerie.
On sait que le canon du jardin daté de 1744 s’appelle « la furibonde » . Meilleures que l’immatriculation moderne, ces personnalisations étaient sans limite : « le mignon » , « la vertueuse » , « le sot » , « la souffrante ». On trouve même un assez logique « l’ennemi » qui dit tout…
Magnifiques, ces canons sont proches des sculptures qui étaient l’autre spécialité de Balthazar Keller. Ces œuvres d’art témoignent du niveau d’exigence esthétique de la monarchie et celui des fondeurs douaisiens à son service.

Innovation contre obsolescence technique

Si les innovations restèrent modestes, il faut néanmoins les relier aux réformes militaires qui aboutirent peu à peu aux canons modernes. Durant longtemps, l’artillerie est d’une diversité incroyable entre les pièces de sièges, de marine ou de campagne, sans parler de celles, disparates, prises à l’ennemi. Pour un peu, chaque canon devait avoir un projectile particulier.

Pour rationaliser les parcs, en 1732, de Vallière uniformise les calibres tout en réduisant le nombre, ce qui facilite l’approvisionnement lors des campagnes.
A partir de 1765, Gribeauval invente un système complet d’armement, du fusil au canon, si innovant qu’il sera celui des campagnes de la Révolution et de l’Empire et restera inchangé durant presque un siècle.
Sa première idée est d’alléger les pièces en raccourcissant le tube, décision qui suscitera des oppositions farouches de la part des tenants du système De Vallière qui en déduisent à tort que la précision des tirs sera inférieure.
Gribeauval annule ce risque par une rationalisation des fabrications qui réduit les tolérances d’usinage dont le fameux « vent du boulet » , jeu entre le projectile et le tube qui jouait sur la précision et usait rapidement l’âme (1000 coups à 1000 mètres et pas plus).
Des gabarits, des tables de construction et des outils de mesure sont distribués aux fonderies royales, lesquelles produisent des canons plus efficaces, plus mobiles et facilement réparables par l’interchangeabilité des pièces.

Les fontes donnaient une moyenne d’une dizaine de pièces par mois, soit près de 150 canons annuels. En vingt ans, Keller en produisit trois milliers. Les Berenger contribuèrent au même rythme, réussissant à atteindre au début du XIX° siècle 200 à 250 canons par an.
Cette quantité impressionnante – l’artillerie compte 40 000 bouches à feu en 1789 – explique la présence, à peu près sur tous les coins du globe, de canons douaisiens, laissés en cadeau à des alliés (ainsi par Rochambeau aux Américains) ou plus souvent pris par l’ennemi qui les a conservés comme trophées (en Russie, en Prusse, en Angleterre etc.).
A la fin de l’Empire, en 1815, le parc français, pourtant sans cesse alimenté depuis 1803, a perdu les 2/3 de ses pièces. Il reste à la Restauration dans les régiments d’artillerie à peine 14 000 canons de tous types.

L’obligation de renouveler l’armement après deux décennies de conflits, tout en tenant compte de leurs enseignements, ont augmenté les exigences de l’Etat en termes de qualité. Il s’en est suivi concrètement de nombreux rebuts qui ont affaibli l’intérêt de cette entreprise pour les fondeurs, y compris à Douai où le dernier Berenger abandonne son entreprise en 1821.

Ce glissement de l’entreprise vers la gestion directe marque le début d’une modernisation des procédés de fabrication. Il est vrai que les pertes – dont ils devaient supporter les coûts – ne poussaient pas les fondeurs à sortir de la routine, sans parler de l’usure des pièces – inévitable avec le bronze – qui obligeait l’Etat à les remplacer régulièrement pour leur plus grand avantage. Sans le savoir, ils avaient inventé l’obsolescence programmée.

Tout change au début du XIX° siècle, quand la révolution industrielle impacte tous les secteurs économiques. L’armement est un des plus dynamiques. Les gouvernements restent toujours attentifs à ne pas se faire distancer par les voisins.
Les innovations techniques, qui se multiplient, vont de pair avec une formation des ingénieurs qui augmente leur expertise. Il est remarquable que tous les directeurs de la fonderie de Douai – sauf le premier, le commandant Gauche, mais il sort de Châlons – aient été issus de l’Ecole Polytechnique (De la Grange X1803, Dussaussoy X1803, Tournaire X1808, Mocquard X1810, David X1812 etc.).

Acte de décès du colonel Dussaussoy 1846
Janvier 1846. Acte de décès du colonel Dussaussoy, ancien directeur de la fonderie établi à Douai après sa retraite. Ce brave, originaire du Ternois, entré dans l’armée comme canonnier à 20 ans, ensuite élève de l’Ecole Polytechnique (X1803), a fait toutes les campagnes napoléoniennes dont l’expédition d’Egypte. Son successeur à la fonderie, Tournaire (X1808) signe l’acte.

Le passage en régie correspond d’ailleurs au moment d’une grande rénovation menée par le baron de La Grange, directeur de la fonderie de 1822 à 1826. On lui doit la halle en fer à cheval qu’il a recouverte d’une charpente métallique de son invention, technique ultra moderne pour l’époque dont les embases sont encore visibles. Elle supporte de plus un toit en deux parties permettant d’évacuer les gaz. La mécanisation s’améliore aussi avec l’installation d’une « machine à feu » de 25 CV qui entraine une forerie à quatre bancs.

En dépit de ces efforts, la fonderie de Douai aura beaucoup de mal à suivre les progrès de l’industrie d’armement, notamment la rayure des tubes, le passage à l’acier et surtout le chargement par la culasse. Les trois fonderies existantes, Douai, Strasbourg et Toulouse produiront des canons à âmes lisses jusqu’en 1861.

En 1867, le gouvernement impérial décide de les fermer pour créer à Bourges un grand établissement adoptant les méthodes modernes de production. Douai avait déjà mis en place des fabrications d’obus et de fusées plus mécanisées que la fonte des canons. L’entreprise sera donc dédiée à cette activité jusqu’à la Grande Guerre, le conflit laissant, comme une bonne partie de la ville, les bâtiments presque complètements détruits.

La fonderie en 1918. La halle a bien souffert…

Déclassé par l’armée en 1936, le site est acheté par la ville qui y construit après la Libération, sur la partie ouest rasée après 1918 devenue un jardin, un conservatoire et une bibliothèque municipale inaugurés en 1955. Sur le reste de l’emprise, elle installe un centre d’apprentissage technique, dit « Charcot » . Divers baraquements accueilleront jusque dans les années 60 des élèves de nombreux corps de métiers.

Le site de la fonderie sera ensuite laissée à l’abandon. Plusieurs destinations seront alors envisagées notamment, dans les années 70, un projet de logements dotés de parkings souterrains. A toute chose malheur est bon. L’imminence de cette destruction définitive a provoqué une fouille de sauvetage qui a permis de mieux connaître l’origine de Douai.
Pour autant, si ces habitations ne virent pas le jour, les travaux de la résidence Partage et Vie, dix ans plus tard, aboutirent à la disparition des derniers bâtiments encore debout, ainsi ceux, XVIII°, qui faisaient face à l’hôtel Romagnant, logement des commissaires des fontes, lourdement transformé en hôtel peu avant.

Cette longue histoire de destruction s’est heureusement arrêtée là. Les vestiges qui subsistent nous rappellent l’existence du passé et en empêchent l’oubli. Remercions tous ceux qui ont contribué à cette conservation miraculeuse.

EVEOLE : gratuité des transports, on passe à la caisse (2/2)

Des bus vus d'en haut

Après avoir posé le cadre général de cette affaire de gratuité, abordons ses effets en réponse aux nombreux objectifs que lui assignent ses inventeurs.

On aime la bagnole

D’abord, des chiffres parce qu’il n’y a que ça de vrai. Sur une population totale, le recours aux transports en commun reste marginal comparé à celui de la voiture. Cet objet, autrefois de désir et de liberté, est devenu depuis quelques temps un repoussoir absolu en dépit de son utilisation par tous les Français ou presque.

La part modale du déplacement collectif (on met le train dedans) est faible, à 5%, quand la voiture est à 68%, la marche à 25% et le vélo à 2%. D’après l’INSEE, dans le bassin minier, près de 83 % des actifs qui y travaillent (plus de 200 000 personnes) utilisent l’automobile pour se déplacer, proportion supérieure aux chiffres nationaux.

C’est dire que dans la masse, les habitants qui montent dans le bus sont rares. Notre taux moyen de voyages par habitant, déjà évoqué, est faible : 11 quand certaines AOM dépassent les 200.
Nous avons pourtant hérité d’un réseau plutôt bien fait. Il découlait des circuits professionnels montés par les entreprises, les charbonnages notamment, qui pouvaient déterminer le lieu d’habitation en fonction de la localisation des puits ou des usines.

Notre situation est aujourd’hui différente. La démocratisation de la voiture comme l’étalement de l’habitat – l’un s’est appuyé sur l’autre – ont bouleversé l’ancien système. L’INSEE indique que les 15 000 actifs du bassin minier qui utilisent les transports en commun réalisent des trajets de proximité (moins de 10 kms) ou de longue distance (plus de 35 kms).
Les circuits courts sont plutôt routiers tandis que les plus longs sont ferroviaires. On note que le Lensois et le Douaisis échangent de nombreux actifs mais la faiblesse de l’offre de transports en commun entre ces deux zones conduit les navetteurs à utiliser massivement la voiture.

En ayant ces grands nombres à l’esprit, il faut considérer les objectifs stratégiques qui justifient le passage d’Evéole au gratuit. On peut citer, entre autres, le tweet triomphal du député Bruneel qui a fait de ce sujet un de ses dadas : « une victoire collective qui va bénéficier à tous les citoyens et à l’environnement. Bravo ! ».
Gardons la tête froide. Nos élus sont, parmi les gens, les moins disposés à prendre les transports en commun alors même qu’ils s’en occupent beaucoup. Il serait facile de vérifier lors d’un conseil communautaire qui est venu à Douaizizaglo en bus. On n’ose évoquer le vélo.

Si le député Bruneel voit la gratuité comme une mesure sociale et environnementale, notre président ajoute à son tour qu’elle faciliterait « l’accès aux services publics et aux équipements culturels, sportifs et de loisirs » tout en étant « un levier d’animation et d’attractivité touristique ». Il considère, de plus, que la mobilité « serait un frein à l’emploi, à la formation et à l’accès aux soins sur notre territoire ».

Une panacée aux effets difficilement mesurables

A l’exemple des publications du GART, de l’INSEE ou même du Sénat, on dispose d’études fouillées sur la gratuité des transports. On épargnera leur détail aux lecteurs mais il est possible d’en tirer quelques conclusions en regard des nombreuses finalités qu’on assigne à cette décision improvisée.

La première est justement qu’il n’y a pas ou peu de constats avérés, faute de dispositifs fiables de recueil des données sur le mode « avant après ». Les agglomérations qui ont installé la gratuité éprouvent beaucoup de mal à mesurer les effets concrets de leur politique, hors la hausse de fréquentation la première année.

Concernant le « lien social » qui serait facilité, le GART indique que rien ne peut vérifier la réussite d’un tel objectif. Le problème tient à l’impossibilité d’isoler cette décision dans l’évolution des usages. Tout au plus, peut on peut postuler d’un effet possible sur le pouvoir d’achat par le transfert de la charge sur les citoyens imposables au bénéfice de ceux qui ne le sont pas.

L’employabilité empêchée par le prix des transports apparait tout autant aléatoire même si ce lien semble logique intuitivement. Il existe de nombreux dispositifs d’aide spécifiques pour les demandeurs d’emploi ou les « travailleurs pauvres » , notamment pour faciliter leurs déplacements.
Par ailleurs, comme le dynamisme des entreprises dont dépend le rendement du « Versement Mobilité », les déterminations de l’insertion professionnelle sont multi-factorielles. Si la mobilité joue un rôle, elle n’en est pas la clé absolue. Le problème de notre territoire est d’abord celui de la faiblesse de la formation de sa population.

L’accès à la santé est difficile à mesurer alors même qu’il existe une prise en charge par l’Assurance Maladie qui rembourse les frais de 65 % à 100 % selon les cas (cf prescription médicale de transport par le célèbre formulaire 11574*04). Là encore, surtout de nos jours, les difficultés du Douaisis se trouvent plus du côté de l’offre de soins que des moyens de transport pour y accéder.

Quant à la réduction de la pollution, objectif auquel aucune politique ne peut aujourd’hui échapper, des bus gratuits pousseraient sans doute des automobilistes à remplacer leur voiture par le Binbin pour sauver la planète.
S’il pollue beaucoup plus qu’une voiture (900 gCO2 contre 130), le gain du bus se trouve dans le rapport favorable passager/véhicule (avec 12 passagers, on tombe à 70 gCO2). C’est moins vrai en périodes creuses et surtout lors de l’inévitable haut-le-pied.
L’Ile de France a mené une étude sur les conséquences d’une éventuelle gratuité. Pour la région – très dense en réseau et en démographie – la réduction en bilan carbone monterait à 28 millions d’euros sur 4 milliards (soit 0,7%). Au final, la baisse du trafic routier serait de 2%, sachant que 90% des déplacements automobiles ne peuvent être reportés sur les transports en commun.

Une dernière finalité – sur une liste qui en coche déjà beaucoup – concerne la revitalisation du centre ville que cette gratuité soutiendrait. Malheureusement, là encore, le GART indique que la concrétisation de cet objectif est « difficilement appréciable » .
Il réclame en fait une bonne coordination à l’échelle territoriale et surtout, comme nous le verrons plus bas, une profonde réflexion sur l’intermodalité.

Ligne 4 Evéole
« The magic line » . Cette nouvelle n°4 coche toutes les cases : mobilité, événement, emploi, santé, commerce, entreprise, scolaire, loisir. Manque la lutte contre la pollution mais les bus roulent peut être au diesel.

Profils des utilisateurs

Quant aux effets de la gratuité, plusieurs études avancent le chiffre de 2 trajets d’usagers sur 10 qu’elle provoquerait.
L’étude francilienne, déjà citée, obtient une hausse théorique de la fréquentation de 6 à 10% selon les configurations. Dans celle-ci, la moitié proviendrait des marcheurs et des cyclistes (2/3, 1/3) et l’autre des automobilistes.

Amusons nous à définir des « personas » comme le font les spécialistes du marketing concernant le public futur d’Evéole :
-d’abord les voyageurs qui ne verront aucun changement, tout le public scolaire et les personnes aidées.
-ensuite les gens qui prennent déjà le bus et qui ne paieront plus.
Ces deux groupes pèseront peu sur l’augmentation de la fréquentation.
-après, les usagers abandonnant leurs anciens moyens de transport : la marche, le vélo puis la voiture.
-enfin, les nouveaux utilisateurs qui n’entrent pas dans les catégories qui précèdent. Ils sont hétérogènes, découlant de toutes sortes de considérations difficiles à connaitre (effet d’aubaine, recours aléatoire etc.).
L’enjeu d’une politique de gratuité se trouve évidemment dans ces deux dernières « personas » .

Quoi qu’il en soit, le GART, étudiant plusieurs réseaux gratuits notamment les plus anciens, note qu’après l’augmentation, une stabilisation de la fréquentation survient généralement au bout de deux ou trois ans. Le gisement des nouveaux usagers, saturé, ne progresse plus, sauf si l’offre est soutenue par des investissements conséquents.

En termes de profils, confirmés par diverses enquêtes locales, ce sont les jeunes et les personnes âgées qui augmentent leur usage. Les premiers, qui ne possèdent pas de voiture, préfèrent monter dans une rame gratuite plutôt que marcher. Pour les anciens, la notion de temps de trajet est pour eux moins essentielle tandis que leur pratique de l’automobile s’éloigne avec l’âge.

Pour comprendre les déterminations de l’impact du gratuit, deux facteurs sont à prendre en compte : l’accessibilité (la proximité des arrêts du lieu de départ et de destination) et la durée de trajet (comparé à un autre mode). Ce n’est pas le « gratuit » qui pousse l’usager à monter dans un bus. C’est l’avantage qu’il peut en tirer en termes d’arbitrage de plusieurs facteurs de mobilité.
A l’inverse du prix qui joue peu, le niveau de l’offre et la qualité du service interviennent majoritairement. D’après l’INSEE, 84 % des trajets domicile-travail sont en moyenne plus rapides par la route contre seulement 6 % par les transports collectifs.

L’intégration des politiques de mobilité

L’intermodalité cache derrière ce terme barbare une idée simple : on ne vit pas coupé de son environnement en termes de transport. Autrement dit, installer la gratuité d’un réseau pose la question des systèmes interconnectés avec lui.
Ainsi, d’autres modes de déplacement qui sont payants, le rail (TER, TGV) ou les circuits gérés par d’autres collectivités. C’est le cas des lignes Arc-en-Ciel régionales lesquelles, traversant notre territoire, obligent l’éventuel usager à jongler entre différentes obligations. Ces ruptures, qui résultent de l’improvisation, n’aideront pas.

L’intermodalité débouche sur l’intégration de cette décision dans d’autres politiques. Elle prend sa mesure pour Douai qui est en délicatesse avec sa périphérie mais surtout les maîtres absolus du territoire.
Comme le résume un spécialiste suisse (donc neutre) : « À elle seule, la gratuité paraît insuffisante pour parvenir à un véritable report modal. Il faut améliorer l’offre et réfléchir à l’organisation du territoire concerné. Si vous avez un centre-ville qui dépérit et que vous cherchez à le stimuler grâce à la gratuité des transports publics mais que dans le même temps vous avez inauguré deux ans plus tôt une gigantesque zone commerciale en périphérie, les transports publics, même gratuits, demeureront impuissants. »

Par ailleurs, au risque du décrochage des lecteurs parvenus jusqu’ici, il faut poser la question du gratuit en lui même, en termes de prospective mais surtout de pilotage. Quelles sont les limites d’un service offert sans aucune contrepartie ? Doit-on, dès l’instant où la gratuité existe, abandonner toute notion de rentabilité ? Cette dernière doit être mesurée par un suivi des usages comme des besoins de la population.

Ce sujet est essentiel comme il devrait l’être pour toute politique publique qui engage l’argent des contribuables. Dans un pays comme le Douaisis où rien n’est jamais documenté, on peut craindre quelques incertitudes, y compris sur les effets qui pourraient objectivement justifier cette mise en œuvre.

D’où deux propositions :
La gratuité ne doit pas impliquer obligatoirement la disparition de tout titre de transport. Il serait utile qu’on « bipe » à des terminaux pour qu’on puisse disposer de statistiques de fréquentation, seul moyen de connaître l’impact de cette invention miraculeuse.
Proposons, autant que faire se peut, aux agents qui ont découvert leur mise sur la touche sans aucun avertissement, de gérer ces données proche de leur fonction commerciale. Ils feraient cela très bien, il faut en être persuadés.

Le GART a souligné le manque flagrant de suivi des politiques de gratuité des transports publics.
Montrons l’exemple pour une fois !

EVEOLE : gratuité des transports, on passe à la caisse (1/2)

Eveole Le gratuit

Cette gratuité du réseau des transports douaisiens, Evéole, qui déboule le 1er janvier comme un cadeau de Noël, mérite qu’on s’y intéresse. On précise d’emblée que Douaivox® n’est ni pour, ni contre. On regarde les bus passer et on compte les passagers.

De l’univers des « AOM »

Dans le Douaisis, deux systèmes s’emboitent l’un dans l’autre, fruits de notre désastreuse histoire de tramway sur laquelle nous ne reviendrons pas.

La plus grosse entité, politique, est le célèbre « syndicat mixte des transports du Douaisis » (SMTD) dont le périmètre géographique recouvre 46 communes : les 35 de Douaizizaglo rejointes par 11 de la CCCCCO, adhérentes à titre individuel.

La seconde, créée en 2013, est le bras armé du transport dans le territoire. La « Société des transports de l’arrondissement de Douai » (STAD) est une société publique locale (SPL) possédée à 80% par le SMTD et à 10% chacune par la CAD et la CCCO. Les actionnaires de cette société anonyme (SA) sont les maires des communes citées plus haut.

Vous suivez toujours ? Depuis 2013, une subtilité terminologique couronne le tout. La STAD possède un nom commercial, en fait une marque, celle qu’on voit partout : Evéole. Quand on dit STAD c’est Evéole et quand on dit Evéole c’est STAD.

Il faut mettre des noms derrière cette subtile architecture. Le boss du SMTD, depuis le limogeage de Christian Hatu, est Claude Hego, ci-devant maire de Cuincy, qui préside un comité syndical de 46 personnes (les communes), assisté d’un bureau de 10 membres.
Retenons parmi ces derniers, élus de métier, trois noms. D’abord Robert Strzelecki, adjoint à Flers, accessoirement cadre de l’AFEJI, mais surtout le duo Jean Luc Hallé et Christophe Dumont, multi-cartes tout-terrain bien connus.

Le directeur général de la STAD-Evéole est Dimitri Defoort. Son parcours professionnel mérite d’être salué. De chauffeur de bus, il est devenu en quelques années le patron du transport douaisien public. Cette ascension fait accessoirement le lien avec la grosse boite du secteur, Place Mobilité, où il a travaillé jusqu’en 2013. Originellement hainuyère, cette société fondée par le père Auguste et dirigée par le fils Alain, est devenue douaisienne quand elle a absorbé en 1990 les « autocars Lolli » bien connus dans la cité de Gayant.

Observation principale de la CRC sur l’affaire du tramway, la confusion, illégale, entre la communauté d’agglomération et le SMTD a été réglée par la séparation de ce dernier avec la STAD-Evéole en 2013.
Retenons in fine le statut de celle-ci, bizarrerie qui mélange le privé et le public mais surtout permet aux collectivités de s’affranchir des contraintes de la comptabilité publique. On peut le voir aussi comme une transition entre la régie d’autrefois et l’entreprise privée.

Sait-on jamais ? Chargée d’une délégation de service public, une société de transport pourrait prendre en charge le matériel et le personnel d’Evéole sans aucune difficulté. Il suffirait que le patron le décide. Parions que le vote du SMTD serait unanime.

Des entreprises taxées

Dans les conséquences concrètes de la gratuité, notamment humaines, il faut évidemment penser au devenir des 17 personnes chargées d’une activité commerciale devenue sans objet. Tour de force qui mériterait une enquête plus fine, fort peu a jusqu’ici transpiré de l’acceptation ou non de cette mue professionnelle par les agents concernés.

Reste enfin, si on ose dire, l’aspect financier qui concerne la gratuité par définition. L’opinion a été abreuvée d’une « étude de faisabilité » de KPMG qu’on ne peut lire nulle part. Cette agence comptable a peut être envisagé le sujet par le seul prisme de son expertise financière.

De fait, les données dont on dispose relativisent le coût d’une gratuité déjà bien avancée, notamment par celle des scolaires depuis 2019 qui représentent 70% des usagers quotidiens d’Evéole. Pour en être convaincu, il suffit d’observer la contraction des dessertes lors des vacances.

Dans un budget d’environ 30 millions d’euros en 2020, les recettes commerciales (tickets, abonnements etc.) se montaient à 2,5 millions, soit à peine 10% du coût global. Le déséquilibre des ressources en comparaison de la moyenne française est manifeste. L’usager contribue pour 17% (SMTD: 10%), les fonds publics 35% (SMTD : 10 %) et le « Versement Mobilité » 47% (SMTD : 80%…).

Le bouclage financier dépend donc à Douai essentiellement du « VM ». Cette taxe, payée par toutes les entreprises de plus de 10 salariés, est intégralement affectée par la loi aux transports en commun d’un territoire. Le calcul du produit est simple : on prend la masse salariale sur laquelle on applique un taux. Celui du Douaisis est à 1,8% sachant que la fourchette nationale s’établit entre 1,5% et 3%.

La perte de 10% de revenus commerciaux pourrait apparaître négligeable. C’est ainsi qu’elle est présentée par l’inventeur du gratuit : « c’est un coût supplémentaire annuel de 2 millions d’euros environ pour l’agglomération. Nous avons des finances saines et faisons beaucoup de développement économique. (…) Je vous confirme qu’il n’y aura pas d’augmentation de fiscalité puisque cet argent vient de nos fonds propres ».

N’essayons pas de préciser le concept de « fonds propres » dans une comptabilité administrative mais plus loin, nous apprenons de la bouche du président Hego qu’il « y a à peu près 3 millions d’euros qui manquent. Les deux collectivités actionnaires de notre syndicat se sont engagées à compenser ces pertes ».
Ce sera 2 millions pour Douaizizaglo et 1 pour la CCCCCO. On ne sait pas si ces abondements compensent la disparition des revenus commerciaux ou s’ils sont une réponse à la hausse de la fréquentation d’Evéole que provoquerait la gratuité.

De l’avantage d’une élection

Les élections départementales ont été sans aucun doute l’élément déclencheur de cette décision précipitée. C’est d’ailleurs un beau coup de triangulation. Le patron tout puissant a fait ce que l’opposition apolitique de Gauche réclamait à grands cris depuis longtemps. Cet unanimisme ne manque pas d’inquiéter. Si tout le monde est pour, c’est qu’il y a un truc, pour sûr.

A l’inverse du Douaisis, tous les réseaux gratuits (on en compte 18 en France) ont agi progressivement avant de mettre en œuvre cette nouveauté. Des tests ont été organisés pour en mesurer l’attrait auprès du public, ainsi sur des périodes ciblées (le week-end ou certaines fêtes) ou encore ont été proposées des tarifications variables pour évaluer l’impact du prix sur la fréquentation, notamment au bénéfice des jeunes.

Dunkerque, souvent cité par nos décideurs, a préparé sa mise en œuvre par des investissements visant à augmenter l’offre de service tant qu’existaient les apports des usagers. L’agglo a mis en service de cinq lignes de Bus à Haut Niveau de Service (BHNS) et a restructuré plusieurs lignes du réseau.

Le financement d’un service déconnecté de ses utilisateurs revient à l’assurer par d’autres moyens, notamment la fiscalité qui pèse sur tout le monde. Le « gratuit », ça n’existe pas. Un coût doit être assumé d’une manière ou d’une autre. Si vous vous posez la question, c’est que le payant c’est vous.

Outre ces considérations philosophiques de grande ampleur, il faut envisager les deux facteurs relatifs du coût et de la recette.

Pour cette dernière, si dans notre territoire, le nombre d’entreprises augmente, le « VM » pourrait s’accroître. S’il baisse, par exemple lors d’une crise économique, le produit attendu ne sera pas au rendez vous. Dans ce cas, seules des subventions compenseront le manque à gagner. Leur avantage, à l’inverse du prix d’un ticket de transport, est connu : elles n’ont pas de limites.

Quant au coût, toutes les études démontrent qu‘aucune gratuité ne peut réussir si l’offre de transport ne se développe pas en terme de dessertes et de fréquence des lignes, sans parler de l’augmentation partout vérifiée – pour la première année habituellement – du nombre d’usagers.

Il y aura évidemment un impact financier à la hausse qui ne se résumera pas aux chiffres annoncés.

De l’argument multiforme

Au delà de ces considérations générales, il faut se pencher sur les arguments – nombreux – mis en avant pour justifier cette gratuité des transports dans le Douaisis.

Certains sont amusants comme l’intérêt de la disparition du contentieux des fraudes dans les bus d’Evéole qui encombrerait le tribunal de Douai. Il en effet plus efficace de supprimer une règle que de la faire appliquer. Basique.

On a aussi la question de la « mise à jour » du système de billetterie. On lit ici ou là qu’elle aurait coûté 3 millions, exactement le montant – annuel – de la gratuité comme décrit plus haut. On peut regretter toutefois la mise au rebut d’infrastructures commerciales (les câblages, les bornes etc.) qui ont eu un coût. On a certes l’habitude en matière de transports de dépenser pour rien mais la question doit se poser.

Une autre justification, plus subtile quoiqu’elle aussi courante chez nous (cf la BNF ou le boulodrome), relève de la fierté collective locale. Irrationnelle, elle dépend plutôt d’un marketing territorial habilement distillé. Le SMTD serait « le plus grand réseau de France » à mettre en place la gratuité des transports avec ses 220 000 habitants dans le territoire. Nous devrions donc être reconnaissants d’une décision qui lui donne une image positive de modernité solidaire.

Cette gloriole confond habitants et voyageurs, sachant que sur ce point la performance de notre réseau est médiocre. La moyenne des voyages par habitant des très grandes agglomérations (plus de 400 000 habitants) est de 200 tandis qu’elle est dix fois moindre dans les plus petites (moins de 50 000 habitants). Le taux du SMTD apparait encore plus faible quand on considère la population concernée : 11 voyages par an par habitant du Douaisis.

Si on retient la taille du territoire, la gratuité apparait de plus discutable en termes financiers. Plus un réseau est étendu et plus sa rentabilité peut être forte, dès l’instant l’usager paie une partie du coût. Cette surface permet un bon taux de couverture des dépenses par effet de masse et de seuils. Dans les agglomérations les plus importantes, il approche les 40% tandis que les plus modestes atteignent péniblement les 15%.

Un grand réseau génère par définition de forts besoins d’investissements. L’option de la gratuité le prive de ressources alors même qu’il doit assurer constamment la qualité et la variété d’un service dont la taille génère des coûts considérables.

Le cas de Dunkerque, encore une fois, est éclairant. L’agglomération a refusé de toucher au taux du VM qui est resté à 1,55% (pour un produit de 27 millions d’euros). Par contre, le besoin de financement ayant augmenté, l’apport du budget communautaire a été multiplié par deux, passant de 11 à 22 millions.

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Donc si on résume, la gratuité, décidée un peu rapidement, ne parait pas trop chère quand on considère son financement actuel et sa faible utilisation par les habitants du territoire. Nous examinerons, dans l’épisode suivant, les conséquences possibles de ce choix en nous appuyant sur diverses approches dûment documentées.

Douaixit en vue !

Un clash à Douaisis Agglo

Clash à Douaisis Agglo. Pour une fois, on ne parle pas pour notre chère CAD du cash qui en dégouline, encore que ces termes ne sont pas si opposés quand on observe le déroulement du dernier conseil communautaire.

Au fond les problèmes de cash ont provoqué le clash.

Douazizaglo débloque

Les douaisinologues dont nous sommes ont regardé en effet avec intérêt la passe d’armes musclée qui s’est déroulée entre Christian Poiret, le parrain départemental, et Frédéric Chéreau, le maire de Douai. Ce dernier, ulcéré de l’attitude méprisante et agressive du premier a quitté la séance avec fracas, emmenant  avec lui son équipe et quelques partisans des communes voisines.

Le point de départ est anodin. Une sombre histoire d’arbres coupés sans l’autorisation de la commune. Enfin, anodin en apparence car quand on regarde de près, nous avons un symptôme de tout ce qui débloque dans notre Douaisis.

D’abord, on comprend à demi-mots que cette bonne ambiance découle du risque mortel que court le président au carré (Douaizizaglo® + département). Le recours formé par Frédéric Chéreau auprès de la justice à la suite des élections départementales va être en effet bientôt jugé.

Avec quelques centaines de voix d’écart (345 sur 42514 inscrits), il y a un sujet pour notre parrain. S’il est invalidé, il lui faudra – si éligible – recommencer l’opération dans une configuration autrement plus compliquée qu’au mois de juin.
Mal élu, le président d’un des plus gros département de France est un colosse aux pieds d’argile. Il peut tout perdre sur ce coup de dé. On comprend sa fébrilité et l’agressivité envers celui qui incarne ce danger.

Il y a probablement aussi dans ce jeu d’oppositions, des deux côtés, des postures qui préparent l’avenir. Gardons les en tête, ce sera plus clair pour tout le monde.

Douaizizaglo s’occupe de tout

On découvre au détour de cette péripétie – ce n’est pas nouveau – le principe d’extraterritorialité qui paraît à présent revêtir toutes les interventions de la communauté d’agglo dans la commune. On se croirait dans l’Union Européenne quand elle nous vend pour notre bien ses normes supérieures.

On a ainsi les projets fous du Raquet menés sans tenir compte des avis de la municipalité mais aussi, comme le prouve l’algarade communautaire, des projets plus modestes qui foulent aux pieds son pouvoir, sinon ses choix écologiques, sur son propre territoire.

L’absence du moindre contact entre les deux entités politiques depuis les élections est surréaliste. On ne répond pas du côté de l’agglo aux courriers du maire tandis que les relations quotidiennes sont inexistantes.
Les différends se règlent donc au sein d’une instance qui n’est pas faite pour ça. Faut pas s’étonner que ça coince. Dans ce blocage, ne jamais oublier que celui qui a le pouvoir en est responsable par définition, puisqu’on a d’un côté celui qui peut et de l’autre celui qui ne peut pas.

Douaizizaglo « travaille »

Il y a dans ce conflit, surjoué du côté de Douai, outre la trouille du boss décrite plus haut, son désir de se faire bien voir des habitants de la ville centre.
Son discours de « protection » par devers eux, ces refrains du « on travaille, nous » font quand même sourire. On travaille d’accord mais pourquoi et pour qui ?
Douai Vox a suffisamment interrogé l’intérêt de ces projets dispendieux pour ne pas mettre en doute l’utilité d’un tel activisme.

Il est d’ailleurs à souligner à chaque fois qu’il la ramène sur ce terrain, qu’on a vraiment l’impression que le seigneur de Lauwin-Planque les finance de sa poche. Il serait bon qu’il n’oublie jamais qu’ils sont payés par nos impôts comme le sont ses confortables indemnités, ses importants frais de bouche et ses luxueux moyens de transport.

Quant à la théorie du « bouclier » de Douaizizaglo® contre son méchant maire, il suffit d’analyser les résultats des élections départementales pour vérifier le soutien dont il dispose dans la capitale. Le vent du beffroi ne se tourne pas vers le président de l’agglo. Il faudrait être aveugle pour soutenir le contraire.

Douai n’est pas soluble dans Douaizizaglo

Au final, cette bagarre à la Don Camillo est révélatrice de sa conception très particulière du débat et de la négociation. Deux positions sont attendues : l’adhésion ou la soumission. Cette incapacité au compromis pour un commercial de métier est surprenante.
Souvenons nous de ces invraisemblables nominations de vice-présidents au mépris de toutes les règles démocratiques. Le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument. La toute puissance n’est jamais bonne conseillère.

Cette gestion incroyable qui défie toute logique, sauf celle d’un pouvoir personnel que rien ne limite, fait ressortir avec un peu plus d’acuité l’absurdité des règles d’une communauté d’agglo qui nie les droits de Douai dont pourtant tout provient.

Super Chéreau survole le Douaisis

Probablement préparée depuis quelques temps, il faut voir l’esclandre douaisienne au conseil comme le premier pas de la seule stratégie possible pour la commune placée devant ces blocages absurdes.
Quand vos droits sont niés, que votre parole est devenue inaudible, qu’un conseil d’agglomération n’est qu’une chambre d’enregistrement, outre l’option du clash, il faut investir un terrain plus vaste. Celui qu’un parrain ne peut contrôler, la bataille de l’opinion publique.

En ces temps troublés, n’ayons pas peur, le Douaixit devient une option qu’on doit mettre sur la table. Franchement, il aurait une belle tête le logo aggloméré ainsi actualisé : « Sis Agglo »

La table des échevins

La table des échevins - ville de Douai

Tout le monde connaît le concept braudélien de « l’histoire immobile ». Pour le célèbre spécialiste de la Méditerranée, les permanences des sociétés humaines sont plus fortes que l’écume évènementielle. La France est dans la Gaule. Et sans doute la Gaule devait elle être dans un néolithique dont on ignore d’ailleurs tout.

Loin de ces problématiques générales, à une échelle plus modeste, il faut toujours garder en tête l’immobilité historique quand on se plonge dans le passé local. Les permanences se repèrent dans les habitudes sociales sinon politiques, dans les traditions culinaires, dans les limites géographiques. N’avons nous pas avec le Courant de Coutiches la frontière d’un « pagus » qui remonte à l’Antiquité ?

Un échevin raconte

Un article des « Souvenirs de la Flandre wallonne » prouve la validité du concept braudélien du côté de notre politique et notre gastronomie, les deux confondues comme nous le verrons.

Un des numéros de cette excellente revue présente en effet une source étonnante, le « Journal d’un échevin de Douai » rédigé aux XVIII° siècle. Ce document incomplet, échoué aux archives par on ne sait quel hasard, paraît du plus grand intérêt quant au lien que le passé entretient avec le présent.

L’auteur, Philippe Joseph Albert du Bois dit de Hoves était chevalier. Né à Lille en 1711 au sein d’une famille d’ancienne noblesse, il est devenu douaisien par son mariage avec une demoiselle Boulé en 1738. Si la mariée était plus âgée que l’époux, son père, seigneur du Petit-Fervaque, venait d’être anobli par l’empereur Charles VI.
Cette union permet à de Hoves de se faire recevoir bourgeois la même année puis d’entrer au « Magistrat » , nom qu’on donne à cette sorte de conseil municipal créé au Moyen-Age par la « loi de Douai ».

Epitaphe tournaisienne d’Augustin Dubois de Hoves, oncle de notre chevalier

Bourgeois, échevins et Magistrat

La « bourgeoisie » mériterait de longs développement, tant ce statut est curieux quand on le compare à la « citoyenneté » moderne. Elle ne concernait évidemment ni les femmes, ni les forains, ni bien sûr les pauvres. On possède ce droit par naissance ou après avoir été « reçu » . Si ce groupe est en théorie égalitaire, on y sépare dans la réalité les nobles des roturiers.

Quant au « Magistrat » parfois présenté comme une « proto démocratie » , le journal de Hoves démontre qu’il en est fort éloigné.
D’abord par son mode de désignation compliqué. L’élection est découpée en paroisses de tailles différentes, organisée à plusieurs degrés sur des critères d’inéligibilité parfois oubliés.
Avec une composition quasi entièrement aristocratique, le Magistrat connait un renouvellement aléatoire. Au XVIII° siècle, le roi nomme directement les remplaçants sur les postes vacants et reconduit les échevins titulaires sans élection, laquelle devait pourtant avoir lieu tous les treize mois.

Lorsqu’il écrit en 1741, de Hoves, qui y appartient depuis deux ans est aux prises avec un « arrière conseil » (les anciens membres) constitué en 1729 et un « conseil » (les échevins en fonctions) élu en 1732.

Échevins d’un jour, échevins toujours

On retrouve dans ces instances une stabilité qui rappelle celle de nos élus qui restent trente ans dans leurs mandats. Plusieurs noms se maintiennent durant des décennies. Certains se retrouveront même dans le conseil municipal du siècle suivant comme si la Révolution n’avait pas existé.

En 1740, le chef du conseil est le sieur Cardon de Rollencourt, écuyer. Les deux procureurs syndics, bras armé du Magistrat, sont des héritiers. Ainsi Evrard, qui succède à son père en 1733, laissera la charge à son fils en 1773. De même, l’ennemi personnel de Hoves, Dervillers, qui remplace son géniteur en 1733, quittera ses fonctions en 1764.

De Hoves, qui n’est pas douaisien, connaît d’innombrables conflits avec ses collègues. Il se fracasse à chaque fois sur l’entente secrète de ses adversaires que soude un intérêt personnel bien compris. On se croirait à Douaizizaglo® .

Les auteurs des « Souvenirs » brossent un portrait du diariste avec une nuance qui aurait été appréciée par Saint Simon : « C’était un esprit remuant, actif, très dévoué au bien public, n’hésitant jamais, qu’il s’agisse d’une fatigue ou même d’un sacrifice d’argent, et avec cela tenant énormément à ses idées, facile et âpre à la critique, trop enclin à prendre des commérages pour la vérité mais la rencontrant parfois à force de chercher.
Il paraît avoir été assez peu instruit. Il a des idées très arrêtées sur tout avec lesquelles il ne transige jamais, ce qui le rend intolérant pour l’opinion d’autrui.
Enfin, tout en se proclamant l’ami de la liberté du commerce, il est, sans s’en douter, le plus implacable partisan des restrictions, des entraves, pourvu qu’elles ne le gênent pas lui-même.
Avec ses qualités et ses défauts, il était, on le devine, un peu isolé au sein du corps municipal de Douai où, il faut bien le dire, dominait trop la préoccupation des intérêts personnels. Toujours occupé à pousser celui-ci, à retenir celui-là, il était particulièrement en lutte avec le chef du magistrat, Monsieur de Rollencourt et avec Monsieur Devillers l’un des procureurs syndics. »

La crise frumentaire de 1740

Le sujet principal du journal de Hoves concerne la célèbre disette de 1740 qui, à partir de 1738 et jusqu’en 1742, va s’étendre sur une bonne partie du royaume. Plusieurs étés « pourris », c’est à dire pluvieux et, pire encore, des hivers longs et froids, ont réduit les récoltes à peu de chose.
Si on ajoute une épidémie de « grippe pulmonaire » qui assaille la population (dont les enfants sont exempts, tiens, tiens…), le tableau était assez sombre, même si on échappe, heureusement, à une catastrophe du type de celle de 1709 (500 000 morts, soit 3% de la population).

L’impuissance des puissants

A partir de mai 1740, en décalage avec l’ouest du pays touché plus tôt, le prix du blé s’envole. Les péripéties de la lutte du Magistrat tournent autour de l’approvisionnement de la cité qui doit permettre la maîtrise des cours. Il importe moins de sauver la population que de la tenir tranquille. Les « émeutes de la faim » sont pour ces puissants un danger mortel.

Crise furmentaire - table des échevins Douai
On cuisine du choux dans les rues de Paris, les pauvres en mangent les feuilles

Les difficultés tiennent à des facteurs qui sont autant de déterminants intemporels de toute politique locale : complexité des règles, incompréhension des enjeux, incapacité prospective, conflits d’intérêts.
A cette époque et peut être un peu comme aujourd’hui, la réponse des pouvoirs publics est faite de contrôles et de sanctions. On interdit l’exportation des grains, on visite les greniers, on confisque, on punit.  Ces décisions conduisent à réduire encore plus la quantité de céréales sur les marchés. Les prix continuent de grimper.

Qui perd gagne

On tente alors d’acheter aux voisines, Arras et Cambrai, lesquelles se rebiffent, persuadées que Douai accapare à leur détriment. Elles bloquent les transports. Les Artésiens n’hésitent pas, même, à récupérer les blés les armes à la main jusqu’aux portes de la cité. Comme ils piétinent leur « droit d’étape » , les Douaisiens se vengent en supprimant les envois de charbon et de bois qui passent par la Scarpe.

L’autre solution se trouve à l’étranger. On espère acheter du riz ou de l’orge mais surtout pouvoir acquérir du froment en provenance de la Baltique, de l’Angleterre ou même de Méditerranée. On envoie des émissaires à Dunkerque. La difficulté réside dans la volatilité des prix. Quand la « rasière » (160 litres actuels, en gros un « setier » de Paris) vaut 25 livres à Douai, elle y est de moitié dans le port.

Mais la qualité joue alors, comme la possibilité d’une baisse de la valeur après achat. L’envoyé du Magistrat fait du zèle. Il prend 2000 rasières au lieu des 1000 attendues. On lui ordonne de se défaire de l’excédent. Mais les prix ont baissé et ses grains se découvrent de mauvaise qualité. Achetée 32 livres, la cargaison est revendue à 26 livres. La perte est conséquente. On n’a rien inventé avec l’hôpital général.

Ce jeu de hausse et de baisse est d’ailleurs la clé de la crise. On stocke, surtout si on a de quoi se nourrir, sans état d’âme, pour espérer réaliser un bénéfice substantiel. Certains retardent même l’emblavement pour vendre leurs semences à prix fort. Simplement en lâchant leur production en petites quantités, de gros propriétaires, notamment les abbayes, peuvent doubler ou tripler leur mise en quelques jours. Selon l’expression du temps, ce sont des « accapareurs » .

L’intérêt est une valeur sûre

Le Magistrat veut agir mais les caisses sont vides. Il faut emprunter. Tous les échevins, solidaires, garantissent un prêt de 100 000 livres. Ils préfèrent cette solution à une augmentation de l’impôt royal. Il est vrai qu’ils seront remboursés avec intérêt. Alerté, le roi abandonne d’ailleurs une partie de ses ponctions fiscales.

L’intendant, Bidé de la Grandville, intervient ici ou là. Il entretient avec certains membres éminents du Magistrat des liens secrets qui leur permettent de protéger leurs intérêts. Un passeport de la ville étant nécessaire pour en sortir des grains, Dervillers, un des syndics, le sollicite en douce pour faire casser cette décision. Une de ses parentes, « négociante interlope », peut ainsi continuer ses trafics au bénéfice de sa famille… élargie.

Pour autant, pas de conséquences.  L’impunité est totale. De Hoves peut s’insurger, il ne peut rien. Parfois même, à son grand dépit, ses propositions, balayées d’un revers de la main, sont  promptement imposées quand elles sont reprises par d’autres. Ce qui compte, ce n’est pas l’idée, c’est celui qui la présente. Il n’y a pas à dire, on est bien dans un conseil municipal.

La gastronomie politique

Interrompu, le journal de notre échevin ne dit pas comment s’est terminée cette crise frumentaire. Les données historiques prouvent que la situation de Douai, encore fragile l’année suivante, s’est rétablie peu à peu.
Quoi qu’il en soit, nos conseillers ne souffrent pas trop de la crise. Elle permet même, à certains d’entre eux, quelques bénéfices substantiels.
On peut même interroger à la lecture du journal, dans l’action quotidienne du Magistrat, quelles étaient ses priorités. En parallèle de l’approvisionnement de la ville, de Hoves s’étend beaucoup, en cette période de disette, sur les questions gastronomiques qui agitent ses collègues échevins.

Les docteurs régalent

Toutes les occasions étaient bonnes pour profiter d’un bon repas, si possible gratuit. Quand un candidat au doctorat passait son dernier examen, l’usage voulait qu’il invite l’ensemble du Magistrat à un dîner.
Certains impétrants trouvèrent cette dépense excessive. La coutume en souffrit un peu mais les échevins beaucoup plus.
Frustrés, ils marquèrent leur désapprobation en refusant de recevoir les nouveaux docteurs en grande pompe. Une collation très pingre à base de mauvais vin et de pauvres biscuits secs fut donnée. Toute la ville moqua ces patrons si gourmands et si peu généreux.

La cuisine électorale

Ces affaires gastronomiques étaient sérieuses. Depuis la conquête de la Flandre par la France, l’élection du conseil était, comme nous l’avons vue, épisodique.
Les électeurs, les fameux « bourgeois » , étaient peu nombreux rapportés à la population de la ville. Les candidats – choisis parmi les membres du parlement depuis 1716 – cherchaient leur suffrages.
Tous les moyens étaient bons pour y arriver, notamment la bonne chère. Ces désignations passaient par la fourchette, le principe éternel de la cuisine électorale.
Le vote acquis, les élus remerciaient leurs soutiens par un grand banquet dans l’hôtel de ville. L’organisation était une affaire compliquée. Tout se discutait âprement, les plats, les couverts, le vin, etc.

La table des échevins - ville de Douai
Le banquet des échevins, les plats ne sont pas encore arrivés

Des fournisseurs attitrés

Les érudits des « Souvenirs » , reprenant leur source échevinale, résument le sujet : « la ville a bien dans le sieur Dumortier, cafetier, son fournisseur habituel. Ses glaces sont bonnes, son café du plus fin arôme. Ses liqueurs n’ont, à coup sûr, subi aucun mélange de 3/6° de betteraves.
Oui, mais messire Jean-Louis Cardon, seigneur de Rollencourt, chef du magistrat de Douai, avait de bien petites alliances. Il était parent de la femme du sieur Mourette, autre cafetier, et voulait lui procurer cette bonne aubaine de travailler pour le banquet municipal.
Après avoir rompu bien des lances en faveur de leurs candidats, nos bons échevins transigèrent. Au premier, on donna le dessert et le grand surtout du milieu, à l’autre les glaces, le café, les liqueurs. »

Abondance et profusion

Ce fameux banquet pouvait durer deux jours entiers. La puissance du nouveau Magistrat passait par le nombre de plats mis sur la table. Leur succession s’ordonnait autour du «rôt», point culminant des agapes qui se terminaient par des mets sucrés et salés.
Les quantités étaient trop importantes pour être consommées en une seule fois. Comme on ne repartait pas avec un « doggy bag », signe de la libéralité des échevins, les convives pouvaient se faire remplacer par des membres de leur famille. Quand il n’y en avait plus, il y en avait encore et même pour tous les amis.

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On sait que Dubois de Hoves ne fut pas réélu à l’échevinat lors de son renouvellement en 1747 mais l’année suivante, la paroisse Saint Pierre a enregistré une ultime trace de sa présence dans la cité.
Le 23 juin est baptisé un garçon. La mère est une certaine Marguerite Marquette venue de Raimbeaucourt pour accoucher à Douai. Le curé indique, sans donner son prénom, que cet enfant provient « des oeuvres de M….. Dubois d’Hoves, homme marié » , évidemment notre chevalier. Les témoins sont la sage-femme, Marie Thérèse Bodet, et son époux Jacques Joseph Bertoul, les deux sachant signer.
On ignore le destin de cet enfant à l’inverse de son fils légitime décédé à Valenciennes en 1813. Le chevalier de Hoves a disparu lui aussi des archives, enfin pas tout à fait. Ayant quitté Douai à une date imprécise, les sources nous disent qu’il est décédé à Tournai, paroisse Notre-Dame, en janvier 1753.

Boules et patins au Raquet

Patin au raquet à douai

Il est juste temps d’analyser, à la suite de notre article sur le projet séculaire du Raquet, les deux opérations sur lesquelles, faute d’habitants, repose à présent son incertain salut.

Notons une fois de plus que ces machins sont directement sortis du cerveau de notre président candidat. Fi des oppositions et autres appels au bon sens dans une région pauvre où l’argent public est aussi rare que cher.
Si Christian Poiret pense que c’est bon, rien ne peut le faire changer d’avis. C’est la force bien connue du pouvoir absolu. Je dépense donc je suis : « le rayonnement du Douaisis passe par le boulodrome et la patinoire ».

On a un doute. Regardons de près ce qu’il en est.

La réfrigération sauve l’écoquartier

Le second projet est moins avancé que le premier. Peut être sera-t-il encore possible de l’arrêter, sachant que la patinoire coûte en gros le double du boulodrome : 15 millions d’euros.

Comme toujours, le Grand Timonier balaie d’un revers de main les appels à la prudence devant un tel investissement (n’oubliez pas l’apocope habituelle : prononcez « invest’ », autre variante possible : « c’est du cash »).
Il y aura, c’est du futur et pas du conditionnel, de la fréquentation de masse, du patinage artistique et des clubs de hockey, c’est sûr et certain. Payez contribuables, l’intendance suivra.

Relevons – c’est une technique de commercial – que les arguments qui précèdent exposent les facteurs du succès d’une patinoire. Agiter d’emblée les points faibles en les présentant comme des points forts est imparable. C’est un métier.

Il y a en France une « grosse centaine » de patinoires dont la moitié par tradition montagnarde se trouvent dans la région Auvergne-Rhône-Alpes. L’histoire de ces équipements, « boostés » après les jeux de 1968, est marquée par deux malédictions : le déficit et l’obsolescence.

Il faut avouer que leur bilan carbone transformerait tout climatosceptique en écolo intégriste. La succession infinie des lois européennes sur les gaz de réfrigération le démontre aisément, sans parler des remises à jour onéreuses qui en découlent régulièrement.
Il y a aussi les insuffisances du modèle économique. Où que ce soit, le coût de gestion ne passe jamais sous 700 000 euros annuels. Autrement dit, faute de recettes égales, l’argent public doit toujours équilibrer le budget.

Les patinoires sont à la rencontre de deux logiques. D’abord leur configuration (taille et nombre des pistes, existence de services annexes, capacités d’ouverture) et ensuite leur usage (grand public, clubs, prestations diverses).

Cela revient à dire que la dimension de l’outil commande logiquement le bilan coût avantage. Plus on est gros et diversifié, plus on augmente le chiffre d’affaire mais les charges s’avèrent alors beaucoup plus lourdes. En bon français, on appelle ça une aporie. Il est compliqué d’en sortir.

Si les associations sportives (hockey, danse, patinage…) peuvent apporter une redevance sinon des spectateurs payants, elles occupent des plages horaires qui empêchent le public d’accéder aux installations.
Ses entrées sont pourtant plus rentables que les recettes des clubs, souvent aléatoires. Pour autant, aucune patinoire ne peut survivre sans eux, source indispensable de communication et, accessoirement, d’aides gouvernementales.

Quoi qu’il en soit, il n’existe pas de clubs de glace dans le Douaisis. Si la fonction crée l’organe, il est quand même curieux de devoir débourser 15 millions d’euros pour les rendre possibles. Habituellement, les patinoires sont construites pour répondre aux demandes d’associations existantes et pas le contraire.

Au delà de cette hypothétique création, inutile d’insister sur la complexité du monde du hockey, mauvaise copie en France des modèles d’outre-Atlantique. Il n’est pas rare en effet qu’un vainqueur de la confidentielle « Synerglace Ligue Magnus » se retrouve l’année suivante en dépôt de bilan, sans parler des championnats qui ne peuvent se réunir au complet faute de moyens financiers.

Reste donc, pour équilibrer les comptes de notre futur « éléphant blanc » comme neige, la fréquentation du grand public. Le président répète à l’envi un chiffre de « 70 000 entrées annuelles » gravé dans le marbre à force d’être cité. Ce montant ne correspond pas aux prévisions initiales qui auraient fait, paraît-il, l’impasse sur le public venant du Pas de Calais.

Loin de ce nuage de fumée, plusieurs patinoires adeptes de la transparence présentent des bilans intéressants pour mesurer l’enjeu. Situées dans de grandes agglomérations, leur fréquentation provient à 60% de la métropole et même à 40% du centre-ville. A peine un tiers relève du reste du territoire. On ne fait pas des kilomètres pour faire du patin, c’est un attrait de proximité.

A Brest, chiffres vérifiés dans une métropole prospère qui pèse 140 000 habitants au sein d’une agglomération de grande dimension, la fréquentation de la patinoire a été en 2017 de 80 000 personnes dont 60 000 relevant du grand public.  Dans ce dernier groupe, les scolaires comptaient pour 15000, volume à peu près identique à celui des spectateurs des manifestations sportives.

Plus éclairant encore, la piste bretonne équilibre le produit du public avec celui des clubs, chacun apportant par an environ 300 000 euros au budget. Si on ajoute les recettes annexes (80 000 euros issus de la cafétéria et diverses prestations), ces abondements cumulés ne comblent pas les charges qui approchent du million. Il revient donc à la communauté d’agglomération de compenser le « trou », soit près de 300 000 euros tous les ans

On aura donc tous capté que nous ne sommes pas dans le Breizh qui est autrement géré que notre pays (taux de chômage de 6%, nous c’est 11%), sans clubs à rayonnement national, sans fréquentation sérieusement prévisible.

Conclusion : la patinoire du Raquet va nous coûter bonbon.

Les boules sans les boulistes

Abordons à présent cette idée incongrue de boulodrome, « le plus grand au nord de Paris » et même « le plus grand d’Europe » que le monde entier va nous envier. Là, même si c’est moins cher que la patinoire, nous savons que c’est cuit, va falloir payer.
Quand on passe à côté, les pelleteuses et les toupies fonctionnent à fond. Le béton écologique et le bitume biodégradable recouvrent inexorablement la bonne terre agricole qui elle, pourtant, ne mentait pas.

Dessiné par une agence d’architecture lyonnaise, le bidule est un bâtiment de fortes dimensions : 170 mètres de long pour loger 64 pistes abritées et chauffées, (128 à l’extérieur), 6,50 m de hauteur sous la charpente, tribune de 2 000 places, espaces communs et hall de 8300 m2 . C’est du gros, c’est du lourd. L’idée du président candidat est celle d’une installation énorme dont la fréquentation massive serait la clé du rayonnement du territoire.

La communication mise au service de ce raisonnement n’échappe pas à une certaine contradiction.
En conseil communautaire, le président célèbre la modicité du prix du ticket d’entrée comme celui de la licence (45 euros par an) favorisant l’utilisation du boulodrome par les classes modestes. Il met dans la foulée l’avantage pour les hôtels de la région de recevoir, lors des compétitions nationales sinon internationales, des centaines de joueurs à fort pouvoir d’achat. Il faut choisir…

Par ailleurs, à l’inverse de la patinoire exempte du moindre club sportif, le boulodrome se trouve en concurrence avec une impressionnante diversité d’associations et une étonnante multiplicité de locaux, parfois rénovés depuis peu par les communes.
Si on en croit leurs déclarations, ces équipes locales, y compris celles de Douai, ne sont pas vraiment enthousiastes à intégrer un monstre dans lequel elles devinent sans peine qu’il fonctionnera sans qu’on leur demande leur avis.
On peut aussi subodorer qu’interviennent ici d’autres considérations plus obscures, ainsi les célèbres buvettes qui apportent à ces clubs, au grand dam de nos cafetiers, les moyens d’exister et peut être plus. Cette manne sera confisquée par Douaizizaglo® pour son seul bénéfice.

Quoi qu’il en puisse être, une fois encore, on reste sans voix devant l’absence de la moindre discussion avec ces associations modestes, pour le coup, afin de vérifier leur adhésion au projet. Il n’est pas impossible qu’un boulodrome fonctionne avec des boulistes. Si ces derniers rechignent à l’utiliser, on peut s’interroger sur l’intérêt de sa construction.

Côté gestion, notre président candidat a évoqué un « club résident communautaire » qui sera en charge du site. C’est exactement le choix de Montluçon qui a dysfonctionné rapidement. Le bénévolat qui était à la base du système n’a pu assurer toute l’ouverture souhaitée tandis que les recettes ont été insuffisantes pour équilibrer le budget (30 000 euros) en dépit du soutien de l’agglo qui réglait les factures de viabilisation (eau, électricité, gaz).
Réorganisé, le boulodrome a pu redresser la situation en réduisant l’ouverture hebdomadaire et en allant chercher d’autres bénévoles. Pour autant, la demande des associations est aujourd’hui celle d’un recrutement d’agents payés par la collectivité pour assurer la survie du local.

Beaucoup plus important en taille et en usage, le boulodrome du Raquet devra passer par la case embauche, laquelle comme nous le savons tous, est une charge qu’on installe pour des décennies. Cette dépense sera connue à l’inverse de la plus-value de l’invention qui reste, comme toujours, non mesurable.

Pour conclure, nous avons compris qu’une fois de plus, comme tout ce que nous vend le président de Douaizizaglo®, il faudra passer à la caisse. Enfin, pas la sienne, la notre.
Son esprit fertile en idées ne va pas se tarir. Il lui reste à nous offrir d’autres projets d’exception, plus gros, plus grands. On ne « va rien lâcher » dans la dépense. On peut lui faire confiance.
On imagine la peur au ventre pas mal d’éventualités : une ferme à mille vaches, un Disneyland ou, mieux, un championnat de Formule 1, évidemment à rayonnement international.
Nous les aurons mais peut être pas…

Le Raquet, faut qu’on raque

Lotissements Le Raquet Douai

Douaizizaglo® nous vend de la BNF à tout va, des projets en veux-tu en voilà dont le premier d’entre eux : le mirifique « Ecoquartier Du Raquet » .
Bizarrerie foncière, elle est à la main d’une CAD qui s’assoit allégrement sur les compétences de Douai pour y poser ses idées géniales.

Le Raquet, c’est une zone extraterritoriale.

On nous en rebat les oreilles depuis… 2006. Quinze années de gesticulation et de communication pour quels résultats ? Il est bon de se poser la question mais elle n’est pas vite répondue.

On a une bonne idée

D’abord, examinons le cadre géographique. Le Raquet, c’est au sud de l’agglomération un quartier à cheval sur deux communes, Douai et Sin le Noble, cette dernière accueillant les 2/3 des 166 hectares de cette opération d’envergure séculaire.

Personne ne peut raisonnablement contester l’intérêt d’un programme urbain, surtout quand il vise à répondre d’un seul coup à beaucoup de problèmes.

Nous avions d’abord la dépollution d’une friche industrielle, celle de l’ancienne briqueterie Dupont Delecourt qui s’étendait là sur près de 60 hectares.


Plus ambitieux dans sa conception, la résorption du mitage, conséquence de l’étalement urbain le long de la D643, justifiait qu’une planification rigoureuse y concentre l’habitat.
Enfin, si ces nouveaux logements et leurs occupants pouvaient contrecarrer la baisse de la population de la ville centre, cet objectif pouvait aussi s’accompagner de créations d’entreprises pourvoyeuses d’emplois.

Bref, Le Raquet était une proposition que personne ne pouvait refuser.

On bétonne en vert

Sur ces motivations incontestables, la communication de Douaizizaglo® était teintée de vert. Présenté comme un « écoquartier », ce projet urbain – dont le béton et le bitume mangent pourtant 100 ha de bonnes terres agricoles – ne pouvait faire que du bien. Vitrines du « développement durable », ses constructions devaient « respecter les critères de la haute qualité environnementale et les principes de l’architecture bioclimatique ».

Ce grand chapeau écologique étant posé, la finalité de ce projet pharaonique était encore plus ambitieuse.
Il devait, excusez du peu, constituer la clé du retournement démographique du territoire. L’excès de vocabulaire des origines doit être rappelé. « Le plus grand écoquartier de France » devait accueillir « 4 000 logements individuels et collectifs ». Mieux, selon le SCoT, ce « boom » représenterait à terme « 25 % de la population du Grand Douaisis ».

Florence Bougnoux, l’urbaniste créatrice du schéma directeur (agence Seura), avait mobilisé de belles formules qu’on retrouve encore partout aujourd’hui : « Situé à l’intérieur de la rocade de Douai, prêt à accueillir à terme 12 000 habitants, (le quartier) est aménagé pour lutter contre la péri-urbanisation et rééquilibrer le territoire de la CAD, soumis dans sa partie Nord à la forte attractivité de l’agglomération Lilloise. ».
L’argumentation peut même confiner au sublime avec : « la mise en place d’une mobilité alternative partagée, couplant différents types de modalité, dont le but est de permettre à chacun d’accéder à une plus grande mobilité choisie, dans un process vertueux. ».
On fait grâce au lecteur du lexique étonnant qu’on ne trouve nulle part ailleurs, fait de « noues » , de « merlons paysagers » , de « peuplier rectifié » ou encore de « phyto-remédiation » , autant de mots pour prouver qu’on remet à l’état de nature un espace anthropisé depuis le néolithique.

Nous sommes très loin du compte.

On patine grave

On repère péniblement aujourd’hui un peu moins d’un millier d’habitants dans 150 logements. Il faut d’ailleurs comprendre, dans ce compte incertain, l’opération menée sur la frange de la cité des Epis par l’ANRU au titre du programme national. Cette dernière se serait faite de toutes les façons, écoquartier ou pas.
Quant à la densification qui était l’objectif du projet, elle n’est jamais arrivée.
Les décisions de nos élus, peut être n’avaient-ils pas le choix, a été d’abandonner les habitats collectifs pour passer aux lots individuels directement vendus par une Douaizizaglo® transformée en promoteur.
On aura donc des maisons avec jardin, éventuellement des parcelles vides, lesquelles sont la source bien connue du mitage qu’on souhaitait pourtant combattre.

Côté transports qui étaient une clé du succès du nouveau quartier, on relève que ça patine pas mal.  L’idée était de permettre aux nouveaux habitants, par le biais d’un BHNS en site propre, d’aller à la gare de Douai (30’ de trajet) pour ensuite se rendre à Lille par le TER.
Sans doute les promoteurs de cette idée – qu’ils se gardent bien d’infliger à eux-mêmes – pensaient-ils que les candidats se bousculeraient au Raquet avec un avantage pareil. On ne peut pas vérifier ce pari douteux. Cette nouvelle ligne 4 – qui dépend entièrement de la communauté d’agglomération puisqu’elle gère le SMTD – n’est pas encore réalisée.

Ouh, en v’la des variantes…

Quant aux implantations d’entreprises, il faut noter qu’il s’agit là du fameux Ecopark, transformation du parc forestier prévu à l’origine par la seule volonté du président Poiret, en zone d’activité et d’artisanat.
Cette innovation n’était d’ailleurs pas tout à fait du goût de l’urbaniste si on en croit ses déclarations. On ne lui a sans doute pas laissé le choix même si elle n’avait pas tort car le bilan reste bien maigre.
Si on enregistre certes 340 emplois au Raquet à ce jour, il faut savoir que 300 d’entre eux correspondent à la délocalisation en 2017 des ateliers de l’ESAT du Douaisis. La vingtaine de salariés de la société Tauw récemment implantés là ont quitté un immeuble de Douaizizaglo® de Dorignies pour un immeuble de Douaizizaglo® du Raquet. La création nette reste donc plus que modeste.

Ces résultats médiocres prouvent facilement que le plan était défectueux, un peu comme un tramway devenu bus. Notons qu’ils avaient curieusement le même inventeur.
Créer un nouveau quartier dans un Douaisis qui perd des habitants depuis un demi-siècle, sans coordination avec les communes qui profitent de l’attraction lilloise (Orchies, Coutiche etc.) et, pire, en s’appuyant sur la vente de bâtiments collectifs dont personne ne veut, avait toutes les apparences de la fausse bonne idée.

Elle a évidemment débouché sur une absence de résultat d’assez grande dimension. il n’y a pas aujourd’hui, au Raquet, 15 ans plus tard, 4000 logements accueillant 12000 habitants.

Ouf ! On a des projets !

On dira malgré tout que ces échecs ne sont pas définitifs. Le Raquet accueille de nombreux projets, certes sans lien avec le plan initial, mais qui sont une preuve de dynamisme.

Poussés par la nécessité, on enregistre depuis le début de forts changements de pied de la part des décideurs. Les habitants absents ont été remplacés par des projets qui reposent, comme toujours, sur la solution facile de l’argent public.

On a eu le fameux Sourcéane qui a bien peiné à démarrer comme l’a décrit la cour des comptes en 2016 dans un rapport cinglant (900 000 euros de déficit annuel). Depuis la reprise par la société Récréa d’Herouville Saint Clair, la fréquentation pour ce qu’on peut en savoir semble s’être améliorée. Le renouvellement de la délégation de service public, prévu cette année, permettra peut être d’y voir plus clair.

Nous savons qu’on aura de surcroit sur ces terres inhabitées deux projets de grande ampleur dont les superlatifs répétitifs devraient nous inquiéter.
On aura « le plus grand boulodrome au Nord de Paris », subtilité géographique qui tient compte du monstre de Montluçon et peut être aussi du voisin normand.
On aura enfin une patinoire dont la fréquentation sera parait-il supérieure au « 70000 visiteurs prévus » parce qu’on aurait oublié dans le calcul officiel les rois de la glisse qui viendraient du Pas de Calais. Une étude prévisionnelle tiendrait compte des frontières administratives ? Là, on tremble…

Si ces deux inventions sont payées par nos impôts, on nous assène régulièrement, pour nous convaincre, qu’elles apportent du travail aux entreprises qui les réalisent. Il est vrai que construire, même pour rien, c’est toujours construire. C’est une forme de mouvement perpétuel. Les lois de la mécanique l’interdisent mais les fonds publics le permettent.

Il est utile de lister les sociétés qui interviennent dans ces « grands projets » , ainsi entre autres Jean Lefebvre, Eiffage, Satelec, Francial, Berim, IRH, KIC, Hurban, Atrium, ou encore European Homes. Certaines sont récurrentes, parfois purement locales mais aussi étrangères.
Si on devine facilement leur objet, on apprécierait de savoir exactement ce qu’elles font car si leur bénéfice est un bienfait pour tous, un peu plus de transparence permettrait de le vérifier.

Il faut toujours se méfier des conclusions en forme de …/…

On a de l’argent… public

Loin de la logique de marché, on fait de la subvention via des entreprises en espérant qu’un « ruissellement » profitera au populo. Ces « grands projets » n’ont pas l’objectif d’une rentabilité commerciale, principe assumé par notre président d’agglomération.
Car n’oublions pas d’additionner au coût de construction – mis en avant comme venant de la poche des élus – celui qui pèsera sur tous les contribuables tant que ça durera : le fonctionnement.

L’examen du compte administratif du Raquet, dont le titre pompeux « agrégé au budget principal de budget général » n’aboutit qu’aux grandes masses des dépenses, démontre qu’on y met quand même beaucoup de sous.
En fonctionnement pour les années 2017, 2018 et 2019, on enregistre ainsi successivement : 25,4 millions d’, 21,4 et 21,3. Pour l’investissement, c’est du même ordre : 24,8 millions d’, 31,1 et enfin 32 tout rond.

Devant de tels montants sur seulement trois exercices, plus éclairant, mais là on entre dans le domaine de la science-fiction, serait le calcul des retombées économiques de ces opérations depuis leur lancement en 2006.
Par exemple, la plus-value générée par ces dernières ou, mieux, le produit fiscal des entreprises déménagées avec tant d’efforts, rapporté à la dépense de ces installations.

Quand on examine tout ça, il aurait peut être été plus simple de payer des gens pour qu’ils s’installent dans le centre-ville et faire l’économie de cette débauche de moyens dans une périphérie où Douai est interdite de parole.
Calculé à la louche, pour les logements de l’écoquartier, le bilan coût/habitant représente 30 000 euros par « Raquetien » installé. Pire, ils ne sont même pas contents.

Douai et ses monuments historiques (1/2)

Une façade à Douai conservée devant une reconstruction moderne

Il fut une époque où on ne souciait pas des traces du passé. On avait en ces temps troublés des crises, ainsi des guerres, qui détruisaient villes et campagnes. Quand l’orage était passé, on reconstruisait sans se poser de questions.
Tout au plus, pour des raisons d’économie ou de rares envies de conserver du beau, on intégrait des bouts de vieux dans le neuf. L’évolution d’une cité était une sorte de processus naturel, faiblement maîtrisé par la règle.

Attention danger ! Article de fond !

Plusieurs siècles de destructions

A Douai, le nombre de « beaux bâtiments » disparus est évidemment supérieur à celui des survivants. Tout le monde connaît l’ampleur des dégâts du siège de 1710 et, plus encore celle des effets du « règlement de 1718 ». Il a fait totalement disparaître la ville flamande en imposant partout un « style français » qui, devenu « classique », est d’ailleurs à peu près protégé aujourd’hui.

Passons sur la Révolution qui a démoli sans vergogne une masse étonnante de chefs d’œuvres architecturaux, ainsi la collégiale Saint Amé ou des établissements religieux qui faisaient pourtant la renommée de la ville.

Nous ne nous appesantirons pas sur la disparition complète des fortifications de 1891 à 1895. Ces travaux ont modifié en profondeur l’apparence de la cité en l’ouvrant sur son espace immédiat. Nous avons quand même conservé quelques portes et gagné des boulevards, dernier refuge de nos chères automobiles.

La porte d’Arras éventrée, juste après la démolition des fortifications. A gauche, l’entrée du pont sur les douves, encore visible de nos jours ® www.cparama.com

A leur tour, les méchants alboches n’ont pas hésité en quittant la ville en 1918 à incendier des rues entières. Ce vandalisme s’explique mal sinon par l’envie d’embêter ceux qui étaient en train de les vaincre. 
La reconstruction – payée par les « dommages de guerre » – a permis l’éclosion d’un « art nouveau » que les contemporains aimaient peu mais qui est de  nos jours plébiscité. Il est vrai que les architectes surent alors mélanger l’ancien et le neuf avec une rare subtilité.

L’Hôtel dit « de Calonne », rue de Bellain, incendié par les Allemands en 1918, superbe bâtiment dont il ne reste rien. ® ecpa

On ne peut pas en dire autant du modernisme de l’après guerre quand les maires de l’époque, Canivez ou Fenain, après une reconstruction ratée imposée par l’Etat, se sont mis à démolir sans aucun état d’âme des bâtiments pourtant anciens. On conserverait aujourd’hui mais, à l’époque, ils étaient des fardeaux. Entre autres, il existait rue des Wetz de magnifiques hôtels qui ont été remplacés par des édicules dont l’intérêt patrimonial reste encore à trouver.

Façades XVIII° de la rue des Wetz, dont l’entrée de l’abbaye des Prés au fond, juste avant leur démolition au début des années 70 ® Mémoire de Douai
Bâtiments des années 70 rue des Wetz Douai
Superbe alignement remplaçant ce qui se trouvait au dessus. Innovation, esthétisme, beauté patrimoniale. On a tout.

Nos 46 monuments historiques

Les meilleurs spécialistes de l’histoire douaisienne ne seraient pas tous capables de citer les « monuments historiques » de leur ville. Même si certains mériteraient de l’être et ne le sont pas, il y est vrai qu’il y en a beaucoup, 46 en tout, dont 11 classés – souvent les plus anciens – le reste étant simplement inscrit.

Précisons avant toute chose que le « classement », plutôt national, est devenu rare quand « l’inscription », régionale, apparait plus courante mais moins protectrice que le premier. Le dernier monument « classé » à Douai est le théâtre qui l’a été en 2003.

Parmi nos voisines et concurrentes, Valenciennes fait moins bien que nous avec seulement 36 protections mais nous sommes faibles à côté d’Arras qui en compte 226 dont une immense partie (104) consécutive aux destructions de la Grande Guerre.

De fait, la fameuse liste de 1840 des « monuments historiques » –  la première – n’en donne que quatre dans le Nord quand le Calvados en a alors 23. Il faut attendre 1862 pour les voir apparaître à Douai : le beffroi, évidemment, mais aussi l’hôtel de ville qui le jouxte. Voyons là l’effet d’une époque où – c’était du proto Arkeos – on raffolait d’un médiéval aussi romantique que mythifié.

Évidemment, les deux guerres par leurs destructions ont poussé, juste après, les pouvoirs publics à protéger par précaution ce qui restait encore debout. Cela explique la fréquence des années 20 puis 40.

Enfin, la perception d’un danger pour le patrimoine, après l’iconoclastie des années 50 et 60, a convaincu Jacques Vernier – rendons à ce Douaisien d’adoption ce qui lui revient – de protéger quelques joyaux, aujourd’hui restaurés grâce à lui.

L’important c’est de durer

Si les dates de décision des protections sont intéressantes pour la prise de conscience qu’elles révèlent de la part des décideurs, plus opératoire reste toutefois leur période de construction pour comprendre ce qui a « fait monument » dans leur tête. Le compte n’est pas toujours facile quand certains bâtiments – ainsi Saint Pierre – sont un mélange de plusieurs époques.

Pour autant, grosso modo, en ordre de grandeur, le XVIII° siècle, en bonne logique de l’histoire douaisienne, se taille la part du lion avec 16 inscriptions / classements. Dans ce compte, par simplification, la place du Marché aux poissons où chaque maison est classée individuellement (la plupart en 1971) a été rassemblée en une seule unité. Viennent ensuite le médiéval avec 8 protections, le XVII° et le XIX° avec 5 puis 4.

Arrivent enfin les trois décisions concernant des bâtiments du XX° siècle qu’il convient de détailler.

D’abord le fameux magasin de la rue Bellegambe avec sa forme si particulière (1972). Ensuite l’hippodrome dont la colonnade palladienne ne manque pas de grandeur (1981) et enfin le magnifique ensemble industriel des Textiles de Douai, à Frais-Marais, œuvre de Voilery (2001).

Ancienne filature les textiles de Douai monuments historiques inscrits
intérieur ancienne filature les textiles de douai

De fait, un « monument » le devient s’il parvient à dépasser la zone dangereuse du mépris que toutes les périodes architecturales ont connue. Il serait maintenant difficile de détruire un bâtiment du XVIII° siècle qu’on liquidait sans problème un siècle après leur construction, voire même au delà.
Si aujourd’hui on commence à respecter les œuvres du XIX° siècle, certaines, comme le montre la situation de l’église St Jacques, n’échappent pas encore au risque de leur disparition.
Plus originale, notre région possède le privilège d’être pionnière dans la conservation des bâtiments industriels contemporains. Cette avant-garde est évidemment liée à notre passé glorieux. Selon la formule de Victor Hugo, « en mesurant le gros orteil, on mesure le géant » . Conserver des traces architecturales offre parfois aux habitants une fierté que le présent donne peu.

Les raisons d’une conservation

Cette vision a évolué tout au long du XIX° siècle. Le monument historique, facteur de cohésion sociale, est dévenu un marqueur d’identité, témoin que se passent les générations entre elles.
La lecture régulière de l’intéressante page des « Flâneries en Douaisis » le prouve inlassablement. Une bonne part des commentaires sont des souvenirs dans lesquels les auteurs s’identifient aux lieux présentés.
Cette culture du monument, individuelle et collective, est d’ailleurs la plus démocratique qui soit. Loin d’être réservé à une élite privilégiée, le patrimoine est un bien commun offert à l’appréciation de tous. Il suffit de le contempler pour en profiter sachant que sa conservation procède d’un double miracle : la force de la loi qui protège et la grâce de l’impôt qui restaure.

Pour sacrifier au dogme religieux actuel sans lequel aucun discours n’est aujourd’hui possible, les monuments historiques constituent aussi un élément du développement durable en renforçant la qualité du cadre de vie. On dira en effet qu’il est plus agréable de vivre dans un lieu au bâti exceptionnel plutôt que dans une zone industrielle ou une cité d’urgence.

Ensuite, la caractéristique propre d’un monument historique justifie un classement décidé « du point de vue de l’histoire ou de l’art au nom de l’intérêt public ».  Ce concept peut d’ailleurs susciter des débats. Qu’est ce qui est « beau » ? Qu’est ce qui est « digne d’être conservé  » ? Qu’est ce que « l’intérêt public » ?

On remarque à Douai que certaines maisons privées sont protégées et pas d’autres qui pourtant leur ressemblent beaucoup. On imagine assez l’action d’un architecte dit « des monuments historiques » qui, à un moment donné, pour une raison précise, a appuyé cette décision. Il n’est pas toujours évident de réunir ces deux facteurs.

Car l’esthétique est une appréciation subjective, comme le prouve à son tour la formule de l’inscription d’un monument prise selon « l’intérêt d’histoire ou d’art suffisant pour en rendre désirable la préservation ». On peut faire le pari que la beauté de l’usine de Frais-Marais n’est pas appréciée par tout le monde. A l’inverse, de nombreux monuments intéressants ne sont pourtant pas protégés, l’Université par exemple. Le Quartier Caux a attendu 2018 pour être inscrit aux MH, Saint Pierre les années 70.

Comme nous l’avons vu, l’ancienneté intervient aussi, encore qu’elle soit bien difficile à apprécier dans la réalité. A Douai, il n’est pas rare qu’un bâtiment réputé médiéval ait été largement reconstruit au XIX° siècle (La Tramerie, Les « Templiers » et même le beffroi).
A l’inverse, la ville est un palimpseste. Toutes les maisons du centre possèdent des caves ou des superstructures internes plus anciennes que leurs aménagements modernes. Le retournement des toitures du règlement de 1718 n’empêche d’ailleurs pas de deviner les anciennes bâtisses fondues dans une même façade comme le montrent certains endroits du plan relief.

L’intérêt d’un patrimoine

Ville d’histoire, Douai possède un patrimoine monumental conséquent, ce qui permet de s’interroger sur le sens de cette conservation.

Il est d’ailleurs notable que la rareté des débuts, sinon les décisions par périodes, fait place aujourd’hui à une fréquence de protections exactement inverse à celle des rénovations. A Douai, comme la multiplication des édits royaux qui prouve qu’on n’arrivait à rien sur un sujet, plus on inscrit, moins on entretient ou sauve.

Notons les deux pointes des protections, l’après-guerre bien sûr mais surtout la dernière qui correspond aux maisons de la Place du Marché aux Poissons

Cet abandon – n’ayons pas peur des mots – est paradoxal puisque ces décisions légales déclenchent l’aide publique. Pour cette raison, beaucoup de collectivités locales s’appliquent à les obtenir en faisant le pari qu’elles seront aidées financièrement lors des travaux. Le Quartier Caux ou l’Hôpital Général doivent leur inscription, entre autres, aux avantages fiscaux qu’elle donne aux opérateurs.

A l’inverse, beaucoup de propriétaires privés perçoivent ces décisions comme une calamité. Si l’État peut subventionner leurs restaurations – à degrés variables – ils ne peuvent plus disposer de leur bien à leur guise. Quand on y réfléchit, cet impératif de préservation s’avère une intrusion étonnante dans le droit de propriété. En France, 43% des monuments historiques sont possédés par des personnes privées.

Il existe même des situations où la disparition d’un patrimoine découle d’un excès d’exigence. A l’inverse de beaucoup de nos voisins européens plus souples, nous sommes dans une logique très française où se télescopent le coût – plus lourd quand on doit respecter l’apparence originale – et l’impossibilité de prendre quelques libertés avec une rénovation pour la faciliter.

Cette rigidité est d’autant plus curieuse qu’une restauration est toujours le produit de l’air du temps. Les exigences de nos services des monuments historiques ont varié. On acceptait le ciment sur les façades des Capucins dans les années 50. L’aspect actuel de l’Hôtel d’Aoust, très « daté » , découle d’une violence esthétique typique des années 80. De nos jours, on tente un peu plus la nuance et le retour aux matériaux d’origine mais comme le veut la Charte de Venise, on ne revient jamais à un supposé état initial.

Tout le monde connaît l’histoire ébouriffante du beffroi de Bergues, classé en 1840, mais détruit en 1944 par nos habituels touristes en feldgrau. L’impossibilité de trouver un compromis entre les désirs des monuments historiques et la pingrerie municipale a conduit au déclassement du bâtiment pour que la ville puisse, à coup de béton, le reconstruire. Les différences entre l’original et la médiocre copie ne sont pas perçues par les touristes mais le plus amusant reste quand même le reclassement de ce pastiche en 2004 pour qu’il puisse satisfaire aux critères de l’Unesco.

Le paradoxe patrimonial

Devant les difficultés d’assumer le coût des protections à répétition pour lesquelles Douai paraît en bonne place, certains architectes évoquent même le « complexe de Noé » pour le qualifier.
Comme un amoureux des chats en abrite chez lui des dizaines sans avoir la capacité de les nourrir tous, créer sans fin des monuments historiques chez soi conduit à ne plus pouvoir les sauver.
Du millier de la liste initiale de 1840, la France est passée à 11000 en 1980. Elle en possède 44000 aujourd’hui. C’est probablement une des clés de l’impuissance municipale actuelle. L’excès de monuments tue le monument historique.

Quoi qu’il en soit, citons en conclusion Auguste Rodin décrivant en son temps la contradiction de toute préservation d’un patrimoine historique : « Oh ! je vous en supplie, au nom de nos ancêtres et dans l’intérêt de nos enfants, ne cassez et ne restaurez plus !
Songez que des générations d’artistes, des siècles d’amour et de pensée aboutissent là, s’expriment là, que ces pierres signifient toute l’âme de notre nation, que vous ne saurez rien de cette âme si vous détruisez ces pierres, qu’elle sera morte, tuée par vous, et que vous aurez du même coup dilapidé la fortune de la patrie, — car les voilà, les vraies pierres précieuses !  » .

Tout le monde est prévenu !

L’église Saint Jacques de Douai

Eglise Saint Jacques Douai

 

Nos beaux et vieux bâtiments… vides (8)

 

Ville historique au riche patrimoine, Douai possède une caractéristique frappante : la présence dans ses rues de nombreux bâtiments anciens, parfois énormes, souvent classés mais… vides.

L’église mal aimée

Une 8° merveille s’ajoute à notre inventaire d’abandons. Monument « mal aimé » , l’église Saint Jacques a rencontré dans son histoire tant de déboires qu’on peut s’inquiéter du sort qui lui sera réservé dans les décennies qui viennent.

Douai, selon la formule d’Alain Lottin, a connu elle aussi, comme Lille, sous l’Ancien Régime, « l’invasion conventuelle » qui a accompagné la régénération du catholicisme contre la Réforme aux marches de l’Empire.

Offices, confréries, processions, dévotions rythment la vie des croyants – c’est à dire toute la population – tandis que les séminaires, les collèges, les fondations charitables se multiplient dans la cité. Nous avons parfois oublié la localisation de tous ces refuges monastiques mais l’un d’entre eux, le fameux Constantin de Marchiennes, est aujourd’hui notre Palais de justice.

Quant aux églises paroissiales, Douai en comptait six en tout. Saint Jacques, alors située place Carnot, desservait la « Neuville » , quartier excentré. A l’origine de style gothique, menaçant ruine, le bâtiment avait été largement reconstruit au XVII° siècle. Mais, comme la plupart des édifices religieux – ainsi la collégiale St Amé – vendu comme bien national à la Révolution, il a été démoli pour en récupérer les matériaux.

Une chapelle devenue église

Après le Concordat et la restauration du culte catholique dans le pays, les deux seules églises douaisiennes sauvées, Notre-Dame et Saint Pierre, apparaissent insuffisantes pour les besoins de la population. La plupart des bâtiments religieux d’avant 1789 ayant été détruits ou vendus, on ne trouve pour répondre à cette demande que la chapelle du couvent des Récollets anglais de la rue Sainte Catherine.

Protégé par sa fonction de fabrique de salpêtre, ce modeste édifice resté à peu près intact fera provisoirement l’affaire. Consacrée en mars 1803, la nouvelle église prend le nom de St Jacques en remplacement de la précédente.

Installés à Douai en 1618, les Récollets anglais (qui sont en fait des Franciscains) avaient établi peu après leur couvent avec une petite chapelle attenante. Reconstruite en 1706 en style classique, sa transformation en église paroissiale s’avère compliquée. Outre sa taille et l’absence de dégagement sur la rue, un conflit de propriété – qui va durer plus de 50 ans – oppose la ville aux fondations anglaises restaurées dans leurs droits et qui réclament la restitution de leur bien.

Comme souvent, on bricole. On règle à ces dernières un loyer jusqu’au moment où on se décide enfin à acheter le bâtiment pour permettre son agrandissement.

Saint Jacques en 1846 avant l’agrandissement (lithographie de J. Mortreux)

Un pastiche XVIII° siècle

Avec plus de 8000 paroissiens dans ce quartier, cette solution provisoire ne pouvait plus durer. En juillet 1851, à l’initiative du curé de la paroisse, Vrambout, la commune achète la chapelle, prélude au lancement d’un chantier d’agrandissement qui démarre aussitôt. Les travaux sont rondement menés – peut être trop – et, dès 1855, l’inauguration donne l’occasion d’une fête magnifique que président tous les saints et prélats de la région.

Les plans du nouveau bâtiment sont l’œuvre d’Alexandre Grigny, architecte du diocèse d’Arras, autodidacte passionné d’archéologie, ancien compagnon du tour de France. Il ne prend pas le parti d’une époque où triomphait le néogothique cher à Viollet-le-Duc. Il choisit au contraire d’épouser le style de la chapelle originelle au point que certains critiques parleront même de « pastiche XVIII° siècle » pour qualifier sa construction.

Grigny conserve la basilique originelle, son vaisseau central et ses bas-côtés. Il se contente de l’agrandir au fond en ajoutant des transepts et un dôme au dessus de la croisée. Pour finir, à l’extrémité, une chapelle absidiale est surmontée d’un curieux campanile dont l’élévation joue sur la réduction des étages, carrés puis hexagonaux.

L’appareil extérieur est plus banal, fait de pierre calcaire pour les encadrements et de briques pour les murs. Seul, le porche d’entrée sur la rue – une copie évidente du Gésu de Rome – est ouvragé avec ses pilastres et sa niche centrale où a été installée sans trop de proportions une statue de Saint Jacques. Il y a probablement eu avant l’agrandissement de 1855 des modifications de cette façade à son niveau supérieur. Les pierres ont beaucoup moins résisté aux attaques du temps.

L’intérieur est d’une facture classique qui ne manque pas de grandeur. On y perçoit des soupçons de baroque par la largeur de la nef, l’importance des voutes ou encore la hauteur du dôme. Mme Camescasse qui n’aimait pas cette église en disait qu’elle n’avait rien de « remarquable » et que sa statuaire était d’un « goût douteux » .

Il est vrai que son joyau n’est pas sa décoration mais son grand-orgue, offert en 1880 par de riches paroissiens dont on aimerait connaître le nom. Fabriqué en Belgique par Schyven, sa décoration, inachevée, a été complétée en 1902. Malheureusement, durant la Grande Guerre, comme les autres instruments de Douai, les occupants allemands ont pillé la quasi totalité des tuyaux pour en récupérer l’étain. Sa reconstruction en 1924 se fera à l’économie, le zinc remplaçant ce métal onéreux.

La recherche d’une légitimation

Il faut évoquer les deux traits qui visaient à donner à cette chapelle puis église, sans doute pour la rendre plus légitime aux yeux de ses paroissiens, les vieilles traditions religieuses que la Révolution avait interrompues.

Compte tenu de sa dédicace à Saint Jacques le Majeur, l’église originelle présentait aux fidèles depuis le Moyen-Age une de ses reliques – une arcade sourcilière – lors de cérémonies. A partir d’Arras, les restes du saint avaient été dispersés dans plusieurs lieux,  Aire sur la Lys, Boulogne et enfin Douai. Installé dans la nouvelle église, oublié de tous, l’objet sacré – qui n’était plus l’original mais un don arrageois de 1862 – y fut retrouvé en 2012 avant d’être déménagé dans la collégiale Saint-Pierre.

Enfin et surtout, l’église Saint Jacques récupéra dès sa consécration en 1803 la célébration du « saint Sacrement de Miracle » qui était depuis le XIII° siècle la plus remarquable expression de foi de Douai. En 1254, dans la nef de la collégiale St Amé, une hostie trouvée sur le sol, ramassée par un prêtre horrifié de la trouver là, suscita de nombreuses visions de la part de l’assistance. Selon un chroniqueur, « en l’espace d’une heure, on voyait ordinairement le Sauveur sous différentes formes. Les uns l’ont vu étendu sur la croix, d’autres venant juger les hommes. Plusieurs, et c’est le plus grand nombre, le virent sous la forme d’un enfant. »

Cette tradition fut restaurée pour le plus grand bénéfice de la paroisse, héritière de la collégiale millénaire avec sa confrérie et sa procession pascale, éléments de légitimation face à ses concurrentes, Notre-Dame et Saint-Pierre.

Désintérêt et oubli

Cette ferveur fut malheureusement inopérante pour répondre aux problèmes que présenta rapidement un bâtiment qui ne reçut jamais, il faut bien l’avouer, un très grand intérêt de la part des pouvoirs publics.

Ainsi, la restauration indispensable de l’orgue ne fut pas mise en œuvre en dépit de nombreuses tentatives.  Plus grave, l’entretien fut peu à la hauteur des désordres qui se déclarèrent dans le gros œuvre assez rapidement. Comme souvent, la hauteur de la dépense empêcha de l’engager. Cette inaction coupable aggrava les dégâts qui réclamèrent dès lors des budgets de plus en plus importants pour être arrêtés.

En 1998, la chute de morceaux de plâtre des plafonds prouvait l’instabilité du bâti. Une étude de la structure menée par les monuments historiques – elle est inscrite depuis 1994 – diagnostiqua l’affaissement du dôme et son possible effondrement. Interdite au culte l’année suivante, en dépit d’un étayage conséquent de ses quatre voûtes, l’église est définitivement fermée au public en 2008. Depuis, Saint-Jacques est un vaisseau vide, sans fidèles, sans messe, sans avenir.

Le pignon menace…

On reste sur sa faim quant à l’origine de ces problèmes de structure. Des défauts de construction ont souvent été évoqués. On a aussi mis en cause la qualité des matériaux. Le calcaire d’Avesnes s’effrite à l’air libre mais cette « lèpre » est d’abord le fait d’algues microscopiques qui prospèrent faute de protection. A l’abri de l’humidité, la pierre est résistante. Nul doute que les infiltrations provenant des toitures ont joué – et continuent à jouer – un rôle non négligeable dans cette dégradation.

A quoi sert un monument ?

Après vingt ans d’abandon, peu de signes encourageants apparaissent à l’horizon. Le maire qui exprimait sur ce dossier sa « perplexité » , envisageait deux options. La démolition de la partie problématique ou sa fermeture, ces solutions engageant, selon lui, des dépenses égales. Il était donc urgent de ne rien faire.

L’église étant classée et la commune propriétaire, il serait possible de mettre la municipalité en demeure de la restaurer puisqu’elle doit par la loi la préserver. On répondra que l’étayage – qui fête ses vingt ans – la maintient intacte et que, pour 2021, la rénovation du porche sera réalisée. On comprend les impératifs de sécurité pour les passants ou l’amélioration esthétique de la rue mais chacun sait que toute rénovation partielle éloigne encore la perspective d’une reprise complète d’un bâtiment en péril.

Avec la disparition de la pratique religieuse et l’appauvrissement de la ville, la restauration de l’église Saint Jacques est probablement aujourd’hui un horizon inatteignable.

Pourquoi vouloir maintenir en état des vieux bâtiments qui obèrent le budget communal alors qu’ils ne servent à rien ? Pourquoi s’acharner à protéger un patrimoine quand nos élus préfèrent construire des parcs d’attraction en forme de musée, des boulodromes, des planétariums ? Pourquoi vouloir restaurer un lieu de culte alors qu’il existe tant de bâtiments dans la ville qui mériteraient des travaux de rénovation, ainsi, , , , , , et

Tout cela permet de s’interroger sur la fonction d’un « monument » , sujet essentiel sur lequel nous reviendrons dans un autre billet.

Il parait peu probable qu’il puisse survenir dans les années proches un renouveau catholique poussant les Douaisiens à soutenir en masse l’église menacée. Il parait ainsi difficile d’envisager une coûteuse rénovation qui ne conduirait qu’une dizaine de fidèles à fréquenter la messe chaque semaine. Trouver à Saint Jacques une autre utilité est de bon sens.

On peut aussi envisager sa démolition, certes interdite par la loi, mais qui serait possible dès l’instant où, sans aucune intervention humaine mais seulement le temps qui passe, l’effondrement du dôme devenait une réalité. Nous aurions à n’en pas douter un beau terrain en plein centre ville pour y construire des logements sociaux.

Un peu d’imagination ?

Douai Vox® ose néanmoins des propositions alternatives, comme un exercice théorique qui n’aura jamais, telle que nous connaissons notre ville, la moindre chance de voir le jour. Faisons le pour la beauté du geste. Les paroles s’envolent, les écrits restent…

On peut déjà utiliser les vieux moyens bien connus, mobilisés en partie par l’admirable et méritante association des « Amis de Saint Jacques » : monter une campagne de dons associée à la mise en demeure de l’Etat de sauver le bâtiment. C’est ce qui a été tenté depuis 2003. Perspectives de réussite : faibles…

On peut ensuite tenter le « crowdfunding » déjà mis en place dans de nombreux endroits. Ainsi recourir aux merveilleux d’Artagnans si célèbres déjà. Cette plateforme française créée par deux transfuges de la Skema permet aux citoyens de préserver le patrimoine en devenant co-propriétaires par leurs dons. Il faut juste s’inscrire sur le site.

On peut solliciter le programme de Stéphane Bern pour faire genre, passer à la télé et, mieux que Biden, voir la « première dame » venir à Douai inaugurer le tout. Le loto organisé lors de la journée européenne du patrimoine affecte le produit des paris à des projets de restauration. Il faut juste monter le dossier.

On peut enfin, après l’indispensable « décret d’exécration » pris par le diocèse, mettre en place diverses solutions modernes et habiles d’utilisation de ce bâtiment. On laissera de côté la possibilité de transformation en fabrique de salpêtre pour en retenir quelques unes :

1-En tout bien, tout honneur, l’exemple de l’église St Louis, le « phare de Tourcoing » qui, après avoir failli disparaître, est devenue un espace de formation et plein d’autres choses encore. Comme quoi, quand on veut, on peut.

2-A Poitiers, la chapelle du Gésu édifiée en 1852 a connu une transformation majestueuse, devenue restaurant et hôtel uniques au centre de la ville en 2012. Tiens, c’est quasiment le même âge que l’agrandissement de Saint Jacques.

3-A Nantes, une autre chapelle, encore une fois jésuite, construite de 1854 à 1858 a été désacralisée et vendue en 2006 pour devenir un espace de « coworking » . « Sixtine » est un lieu d’échanges, d’animations et aussi d’interactions entre les esprits créatifs de l’entrepreneuriat, de la recherche, de l’art et des idées.

4-En Espagne, dans les Asturies minières qui sont le Nord Pas de Calais du pays, une église centenaire, abandonnée depuis des années, a été transformée en Skate Park. Grâce une levée de dons en ligne et le parrainage de Red Bull, le bâtiment a retrouvé toute sa santé et une certaine fréquentation.

5-Aux Pays-Bas, à Maastricht (prononcez Masse Trique), une chapelle du XIII° siècle a été transformée en librairie en 2006. Elle reçoit chaque année… 700 000 visiteurs qui ont à leur disposition des livres neufs et d’occasion, des CD et même des vinyls. On peut y boire un coup et y organiser des évènements. Ah ces Bataves, trop malins !

Sous 40 000 habitants, t’as plus rien

Rapport Cour des Comptes Douai 2020

La lecture des rapports de la Cour régionale des Comptes est un exercice auquel devrait se livrer tout électeur. On y trouve des informations sur des sujets dont on ne parle jamais. Malheureusement, selon l’expression locale, ils « n’intéressent personne ».

Une bonne lecture

Evidemment, il faut, comme on dit, « entrer dedans » et oser affronter le jargon juridique, sinon comptable, de nos magistrats. On peut aussi regretter qu’au delà de ces difficultés de lecture, certaines dérives – toujours présentées avec une mesure qui en limite les effets – n’aient jamais la moindre conséquence pour personne.

A lire au plus tôt !

En décembre 2020, la Cour des Comptes a publié un excellent rapport sur la gestion de notre commune. Il n’a reçu aucune publicité. On y découvre pourtant de tout, du bon et du mauvais, mais surtout des hypothèses qui permettent d’avoir une idée sur ce qui nous attend dans les années futures.

On perd du monde

Il y a une grande diversité de sujets, notamment financiers, dans ce document mais concentrons nous sur l’évolution de notre population dont la baisse continue depuis 1968 – son point haut à 49000 habitants – prouve l’étendue du déclin.
La Cour des Comptes retient en « population légale » au 1er janvier 2020, le chiffre de 40 605 Douaisiens. Signalons que nous avons été sauvés par le décret de 2019 lequel, réformant les vieilles et utiles dispositions de 1969, met à présent dans le grand tout la masse des « sans domicile fixe » auparavant comptés à part.

Pour comprendre l’intérêt du nouveau mode de comptage, l’INSEE met dans cette catégorie les personnes qui utilisent un service d’hébergement ou un lieu non prévu pour l’habitation. Cela concerne les « migrants » relativement courants à présent dans Douai mais aussi toute la population sans domicile qui se concentre dans la ville pour y trouver de l’aide.

Quoi qu’il en soit, passés sous la barre des 40 000, nous expérimenterons, pointées dans le rapport, toute une série de conséquences négatives qu’il convient de résumer ici.

On perd avec des conséquences

D’abord un effet budgétaire selon la Cour des Comptes qui considère la baisse régulière de la population de 1% par an comme inéluctable. Elle pointe pour cette raison la dégradation probable de la capacité d’autofinancement (CAF), c’est à dire la réduction de l’excédent de dépenses par rapport aux recettes, notamment fiscales.

Avec une « CAF » tombée à 5,3 millions en 2023 par l’effet de la perte des habitants, la commune sera dans l’obligation d’emprunter (21 millions) pour assurer plus de la moitié des dépenses d’équipements prévues (48 millions). Actuellement de 3,7 – ce qui est rassurant – le ratio d’endettement passerait alors à 8,6 années (durée de remboursement si toutes les recettes y sont consacrées), s’approchant du seuil d’alerte de 12 ans fixé par l’Etat.

La solution des magistrats est banale : adapter les dépenses de fonctionnement et d’équipement aux capacités financières des prochaines années, donc les réduire. Ils n’envisagent pas l’autre possibilité, la hausse probable des taxes pour ceux qui les paient, mouvement qui ne conduira évidemment pas, comme nous l’avons déjà présenté, à renverser la vapeur démographique, bien au contraire.

On perd des emplois

L’autre conséquence dont on ne parle jamais sera plus administrative. Il existe en France toutes sortes de règles qui dépendent du niveau de la population communale. Très sage, l’Etat souhaite éviter qu’un petit village ne rémunère ses agents comme pourrait le faire une grande métropole. L’idée est aussi, sur cette même logique, de limiter le nombre des fonctionnaires municipaux.

Passée sous le seuil fatidique des 40 000, « la commune ne serait plus en capacité de recruter certains cadres d’emplois d’encadrement supérieur », c’est à dire des administrateurs territoriaux, des ingénieurs en chef, des conservateurs du patrimoine et des bibliothèques, etc.
La Cour ne précise pas les conséquences en termes de rémunération pour ces cadres qui seront en voie de raréfaction. Rappelons les : quand un directeur général des services (9° échelon) reçoit un salaire brut de 4554 euros dans une commune de plus de 40 000 habitants, ce dernier passe à 3889 euros dans la strate inférieure. Il suffit de calculer la différence sur une année…

On agit, on y croit

La rapport aborde les moyens mis en œuvre pour « attirer de nouveaux Douaisiens » et donc conjurer ces dangers.

Les magistrats notent sobrement que « cet objectif n’a pas, pour l’instant, été atteint ». Il est vrai que les 42 411 habitants en 2016 sont à comparer aux 40 605 actuels, soit une perte de 2000 personnes en dépit de la modification des contours de la population légale. Au doigt mouillé à la douaisienne, la perte est sans doute en réalité de plus de 4000 habitants.

La réponse de « l’ordonnateur » apparait dans la ligne habituelle, mélange de déni et d’aveu masqués sous l’amphigouri. Il indique en effet que « la diminution tendancielle de la population est ancienne et qu’elle s’est accélérée ces dernières années ».  Si la formule reconnait que le déclin vient de loin, le phénomène n’a pas été freiné durant les six années écoulées.

On n’y comprend pas grand chose

Plus intéressantes sont les mesures prises par la municipalité, telles qu’elle les présente aux magistrats qui ne sont pas, comme nous le savons, les électeurs, ni d’ailleurs les contribuables. On a droit, c’est de bonne guerre, à la mise en avant du fameux programme « Cœur de ville ». Pour autant, cette merveille est considérée comme « récente » – sous entendu : sans effets – car elle a « nécessité au préalable, la constitution d’un patrimoine foncier ».

Dans la foulée, le maire reste optimiste. Il déclare qu’à « partir de remontées d’informations de terrain (…) des résultats positifs commencent à apparaître ». Nous passerons sur la valeur statistique de cette affirmation et cela d’autant plus que quelques paragraphes plus loin les magistrats pointent la maîtrise du sujet par l’Hôtel de Ville : « Lors du contrôle, la commune a indiqué ne pas disposer d’étude, ni d’évaluation des retombées de ses projets d’investissement sur son attractivité ».

Devant ce constat peu rassurant, arrive aussitôt la solution miracle en forme de promesse dont on se demande pourquoi on ne l’a pas mise en œuvre tout de suite et qui d’ailleurs est loin de l’être : « Enfin, la commune envisage de créer, au sein de sa direction de l’urbanisme, une cellule de pilotage chargée du suivi des projets de promotion immobilière et de la valorisation de ses terrains ».

On fait des trucs quand même

Reste ensuite la botte secrète, le projet phare qui rachète toutes les fautes. Le maire cite « une opération de réhabilitation d’une grande enseigne commerciale régionale en centre-ville, qui aurait vu son chiffre d’affaires augmenter » . S’il serait excessif de critiquer cette réussite, qui a certes englouti beaucoup de sous publics, mais qui s’avère un succès commercial, on a quand même du mal à saisir le lien entre le déménagement du Furet avec l’évolution démographique de la ville.

Peut être qu’un amoureux des livres ou un adepte des matériels de bureau pourraient être poussés, après leurs achats, à s’installer dans la ville pour profiter de la proximité de ce magasin.

Dès lors, dans la même logique, il aurait été bon de citer la réussite flagrante du « Prévost » qui, comme le Furet, amène, n’en doutons pas, de nombreux habitants à Douai. Après un bon repas, il est certain qu’un habitant de Lauwin-Planque foncerait acheter une maison à côté pour s’y rendre tous les jours… à pieds.

Par contre, beaucoup plus évident quant à un éventuel impact sur le phénomène, « l’ordonnateur » cite « l’acquisition d’une ancienne caserne militaire (cf le quartier Caux) par un groupe spécialisé en matière de rénovation du patrimoine classé pour en faire de l’habitat » . On reconnaîtra que cette proposition est de bon sens. Reste à savoir quand même combien seront ces nouveaux Douaisiens et surtout quel en sera le profil social.

On pose des habitants à tout prix

Car il est possible de craindre que cette volonté de peuplement – vitale pour tout ce que nous avons exposé plus haut – ne se traduise par du n’importe quoi. L’évolution de la démographie douaisienne est évidemment un phénomène complexe – séculaire – qui ne peut se résoudre par quelques mesures bâclées.

Nous sommes devant deux futurs :

Le premier est un rêve. Une équipe soudée et dynamique, à l’écoute des citoyens, assume la baisse démographique pour la transformer en avantage. On libère des espaces, on détruit les logements insalubres, on restructure les cités périphériques. Le gel de la construction de logements sociaux et la réduction de cette offre déclenchent mécaniquement leur étalement dans les communes des alentours.
La baisse des taxes, vigoureuse pour faire passer la ville sous les taux des voisines, attire de nouveaux habitants comme de nouvelles entreprises, si possible à forte valeur ajoutée. Cette action est couplée avec le renforcement de l’offre scolaire et universitaire de la ville, sous-employée et sous-valorisée.
On fait enfin partout la promotion de la ville, mais pour ne pas mentir, on répond concrètement aux défis qu’elle connait depuis des décennies : l’esthétique immobilière, l’insécurité, la propreté, l’accès au centre-ville.

La seconde est un cauchemar. Une municipalité à la dérive tire à hue et à dia entre l’écologie punitive et l’incohérence économique.
Les décisions, qui relèvent de la pensée magique, ne reposent jamais sur une étude serrée de leur bilan coût/avantage.
inaccessibles sinon à pied, les commerces disparaissent. Les taxes flambent, ce qui pousse les taxés à fuir. Les valeurs immobilières s’effondrent.
Terrorisés par la vacance accélérée des logements, les édiles « font du social » pour les occuper à tout prix. Des centres d’hébergement où se bousculent « migrants » et « SDF » sont multipliés un peu partout, notamment en centre-ville.
Au bout de quelques années, Douai, après avoir perdu son palais de justice, le siège de son école des Mines et un bout de sa fac de Droit, compte 30000 habitants, relevant pour plus des 3/4 des minimas sociaux.
Aux abois, le maire réclame le classement de toute la cité, devenue un centre social à ciel ouvert, en politique de la ville

Besoin d’une idée ?

Idée évoquée voilà plus de deux ans par Douai Vox, une société française qui doit être abonnée à cet excellent site, propose aux actifs fatigués de la vie dans la capitale une solution intelligente d’exfiltration.
Une « start up » , Laou, propose de prendre tout en mains et de faciliter l’atterrissage des amoureux de la province pour son calme et son faible coût de la vie.
Mais pourquoi nos décideurs ne prennent-ils pas contact avec eux pour installer un bureau à Douai ?

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