Tout vient de la Scarpe

tout vient de la scarpe à Douai

Il y a tant de choses à dire sur la Scarpe. Sans elle, Douai n’existerait pas, ce qui rend encore plus étonnant le fait qu’elle lui tourne aujourd’hui le dos.

Le berceau de la cité

Il y a d’abord au tout début de cette histoire la géomorphologie. C’est au contact de deux types de sols qu’apparait la rivière, entre la craie du sud et les sables argileux du nord. L’eau qui s’accumule entre les deux, un marécage, permet une modeste navigation, variable selon les saisons. Le milieu est riche pour l’homme qui peut s’y nourrir plus facilement qu’ailleurs. Il faut se convaincre que l’existence de nombreuses abbayes sur le cours de la Scarpe – Flines, Anchin, Marchiennes – tient entre autres à ces premiers avantages naturels.

Ce sont peut être ensuite les moines, avec le soutien ou simplement l’accord du Comte de Flandre, qui ont entrepris des travaux dont l’efficacité étonne jusqu’à maintenant. Ces aménageurs, dont l’histoire ignore tout, venaient peut être du Nord. Habitués au creusement des watringues qui, à la même époque, faisaient la richesse des Flandres, ils rendent alors possible l’existence de Douai.

A la fin du X° siècle, en effet, un canal percé à Vitry permet de dévier le cours de la Sensée pour qu’elle se déverse dans la Scarpe. Cet aménagement, qui augmente la force et le niveau de l’eau, fonde la rivière moderne. L’origine de Douai relève, comme les polders flamands, du gain d’un nouveau territoire par la seule volonté de l’homme. On peut y voir l’origine de sa fragilité foncière. La ville, qui a subi tout au long de son histoire des revers et des succès ne profite d’aucun avantage naturel incontestable. Ce que possède Douai ne lui est pas donné, elle doit le prendre.

Une voie de communication essentielle

A cette fin du X° siècle, de part et d’autre du cours d’eau, la ville se développe. D’abord une tour, petit château qui garde le passage pour le Comte de Flandre et puis une église, bientôt collégiale, Saint Amé. En dépit de ces débuts, paradoxalement, la ville se développe sur l’autre rive, vers la place d’Armes. Elle devient même au XII° siècle, s’appuyant sur son beffroi, une cité qui se gouverne elle même. « La loi et la liberté de Douai » fait des émules tout autour jusqu’à Orchies. Un siècle plus tard, elle devient une ville « drapante » qui fabrique et exporte sa production textile dans toute l’Europe. La cité voit grand. Elle se construit une enceinte fortifiée si large qu’elle ne parviendra à la remplir qu’à la fin du XIX° siècle. La ville médiévale est un géant qui abrite près de 15 000 habitants.

Evidemment, la Scarpe est la clé de cette puissance. Elle est la voie qui permet l’acheminement des produits et des matières premières, à une époque où les capacités des routes sont très faibles. Il faut se représenter la cité grouillante de vie au pied de la rivière où tout arrive et tout repart.

gravure ancienne de la Scarpe
Le Grand Constantin (futur palais de justice) au XVII° siècle – @Mémoire de Douai

La draperie, un siècle tout rond, le XIII°, sera une riche parenthèse pour Douai qui ne parviendra jamais à retrouver ce statut « industriel » jusqu’à aujourd’hui. Par contre, une autre activité plus diffuse va lui permettre de conserver sa place parmi les grandes villes de Flandre.

Au XIV°, lors d’une courte période durant laquelle Douai est française, Philippe le Bel accorde à la ville le monopole de la vente des grains dans la région. Il est vrai qu’elle est l’endroit de la rupture de charge, le point de départ des échanges commerciaux fluviaux vers le Nord par l’Escaut. Ce privilège va permettre à la cité de disposer de ressources importantes mais surtout va placer la ville au centre de liaisons commerciales de grande ampleur.

La rivière augmentée en force et en étiage peut de plus accueillir plusieurs moulins – plus d’une dizaine – sur son cours, ce qui est une ressource pour la ville. Elle financera ses fortifications avec ces taxes.

La clé de la puissance douaisienne

Dès lors, la Scarpe est le cœur de la puissance de la ville. Tout y vient et tout en repart. Si on devine aujourd’hui ici ou là les traces des quais où les marchandises étaient déposées – ainsi la halle du palais de justice avec ses arches gothiques – on perçoit mieux les hauts murs des entrepôts où les négociants stockaient les grains.

Le succès est si grand que l’encombrement augmente au point de rendre la traversée compliquée, surtout quand se développe l’activité minière après 1857. On dit ainsi que franchir Douai en bateau prenait au milieu du XIX° près de deux jours. Les clichés de l’époque montrent un canal où les péniches et autres gabarres se partagent difficilement la voie d’eau. Celle-ci avait pourtant été modernisée par Jules Maurice sous le Second Empire. On doit à ce maire énergique les berges qui ont subsisté jusqu’à maintenant.

aménagement sur les quais de scarpe
Aménagement des quais sous le Second Empire

La construction du canal de dérivation en 1896 allait bien sûr réduire le trafic dans la ville. On conserve pourtant l’habitude d’emprunter le canal ici ou là. Il arrive même qu’on se rende chez des amis en barque, à une époque où les bras de la Scarpe, ainsi derrière la rue des Foulons, existent encore.

De l’eau vive au bras mort

Et puis ensuite, les deux guerres poussent peu à peu la ville à s’éloigner de la Scarpe nourricière. D’un avantage, elle devient une gêne. En 1926, le canal est désaffecté. On comble les bras qui entraient dans la ville. Les ponts mobiles sont immobilisés, abaissés et bétonnés. La navigation devient impraticable. La rumeur la déclare même interdite. Peu à peu, la Scarpe, source de vie, devient un bras mort.

Charles Fenain, lors de la bêtise moderniste qui allait laisser tant de traces dans la ville, envisage même un moment de couvrir le canal millénaire. Le projet prévoit de le transformer en double voie automobile. On sourit à penser que celle-ci pourrait aujourd’hui permettre au tramway, non au BHNS, de l’emprunter. Par chance, faute des financements suffisants, cette folie ne vit pas le jour.

Voilà une bonne vingtaine d’années, la ville reçut à l’inverse un budget pour rénover ses berges qui étaient alors dans un piteux état. Des façades sont restaurées, des murs consolidés. Mais les accès des maisons sont systématiquement condamnés, avec peut être l’idée qu’il fallait les protéger de l’eau. Ces travaux surtout ne furent continués par aucune politique d’ampleur. Il ne fut pas question de rendre possible la navigation, ni de mettre en place une stratégie globale pouvant redonner à la ville son statut fluvial.

Depuis des années l’écluse de l’entrée des eaux est fermée. De récents travaux ont même remplacé les batardeaux provisoires par un aménagement qui condamne définitivement le passage de Courchelettes à Douai. En aval, depuis 2005, le canal qui relie la ville à Saint Amand connait le même sort. Les ponts mobiles non entretenus sont devenus infranchissables.

Pour le malheur de Douai, elle se trouve juste au milieu de deux Schémas d’Aménagement et de Gestion des Eaux (SAGE). Celui de la « Scarpe aval» qui a été approuvé en 2009 après dix années de laborieuses concertations et celui de la «Scarpe amont» qui vient d’arrêter, selon le métalangage actuel, cette année, son «scenario tendanciel ». Ces documents touffus, que personne ne lit jamais, parlent peu de la navigation sinon pour reconnaître, c’est un aveu, qu’elle est « limitée » sur la totalité du SAGE d’Artois comme d’ailleurs celui du Nord.

Le retournement de statut de notre ville, née de sa fonction de passage mais devenue à présent le lieu de l’empêchement, n’est pas le moindre de ses paradoxes. La plaisance fluviale est pourtant un enjeu crucial en termes de développement. On se prend à imaginer une Scarpe redevenue vivante, reliant Arras à Saint Amand, mais surtout abritant des projets nautiques, des guinguettes. La vie enfin rendue à la rivière, remettant dans le site originel de la ville la dynamique nouvelle qui la sauvera.

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Clarifier les responsabilités et les compétences du canal de Scarpe

La première approche doit être celle de la clarification du statut du canal du centre ville. On croit comprendre qu’il ne dépend pas des Voies Navigables de France (VNF) mais de la commune pour ses ponts et des particuliers pour les murs. Pour autant, il apparait obligatoire de prendre langue avec les animateurs des SAGE dont la compétences s’exerce sur le bassin hydrographique de la région. Douai doit faire le lien entre ces deux entités. L’action sur les ponts comme les écluses est une priorité.


Développer le potentiel touristique de la Scarpe, espace festif et convivial

Restaurants au bord de l'eau à Gand
bateaux à Gand

La seconde idée est d’une échelle différente. Un projet d’aménagement de la vieille Scarpe est indispensable. Il doit envisager, dans une perspective de développement du potentiel touristique, des animations, des aides à l’installation d’établissements, des aménagements pour les touristes fluviaux. Une offre de location de paddles, kayaks, barques etc. ne serait pas de trop. De même les parcours doivent être améliorés. Il est actuellement impossible de suivre en vélo le chemin de halage en continuité. Le modèle doit être Gand et pas autre chose.

aménagement du canal à Gand
A Gand, cheminement le long du canal pour rejoindre les terrasses de restaurants.

Retrouver l’ancienne fonction motrice

Enfin troisième proposition qui pourrait être explorée avec intérêt, celle de centrales électriques qui retrouveraient l’ancienne fonction motrice dans les endroits qui accueillaient autrefois les moulins, ainsi le pont des Dominicains. La chute, comme le courant, existent toujours. Pourquoi ne pas imaginer que l’éclairage des quais soit alimenté par cette ressource gratuite ?

Vous aussi vous avez des idées, partagez-les avec nous.

Max aime apprendre mais parle un peu souvent à la première personne. C'est un travers qu'il combat difficilement. Va falloir l'aider. Il adore la Scarpe et l'orgue de St Pierre, surtout les basses.

2 Comments

  1. Toutes les façades sur la Scarpe sont des propriétés privées qu’il est impossible de transformer en lieux publics. Toutes ? Non, il reste les cellules désespérément vides de la place du marché aux poissons. Avec le traiteur, ces commerces vacants transformés en lieu de restauration pourraient s’ouvrir sur la Scarpe et offrir ainsi un superbe parvis à la nouvelle entrée du palais de justice
    A condition que celle-ci pue un peu moins, et que les rats y soient un peu moins nombreux

    1. Tout à fait d’accord avec vous. La place du Marché aux Poissons fait partie des lieux que les municipalités successives n’ont pas réussi à traiter. Sa localisation est idéale, son potentiel est évident et puis… rien.

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