Douai et ses monuments historiques (2/2)

Façade de St Jean Monument historique Douai

Après l’inventaire des monuments historiques de la ville, le coût de l’accroissement de leurs protections légales et l’impuissance publique qui en découle, il faut à présent répondre à la question principale,  encore plus compliquée : Douai et le Douaisis les prennent-ils en compte dans leur dynamique économique ?

Nous avons survolé, au delà de l’intérêt théorique de la préservation du patrimoine, l’enjeu trivial de son existence : il participe à l’attractivité d’un territoire. Osons la tautologie : cette richesse léguée par les ancêtres qui en ont acquitté le coût a un autre avantage : on ne peut pas la délocaliser.

Appuyée sur ses monuments, son esthétique, son image, sa célébrité, une ville peut déplacer chaque année des milliers de personnes qui sont autant de consommateurs de services à forte valeur ajoutée.
Grâce à eux, on remplit les hôtels, les restaurants, les commerces etc. Ces transferts financiers, qui peuvent être massifs, contribuent à renforcer la dynamique territoriale tout autour.

Il est rare que notre ville – mais surtout le Douaisis – s’emparent de cet avantage. Par maints égards, on a souvent l’impression, à écouter nos édiles, que ces monuments sont de coûteux poids morts qui ne servent à rien. Le patrimoine ancien devrait pourtant – évidence répétée mille fois ici et ailleurs – être analysé comme il est, non pas un problème, mais une solution.

Douai

Beaucoup de pages de ce blog s’occupent en effet – peut être trop – de cette question. Le passé de la ville est plus intéressant que son présent, sans doute parce que lui, au moins, est sûr. Après les maires qui ont beaucoup démoli, il faut attribuer à Jacques Vernier, lui seul, le mérite de la rupture stratégique. Relevons ses efforts pour préserver ce patrimoine mais surtout renforcer l’attractivité de Douai.

Cette action s’avère toutefois insuffisante et dans tous les cas, elle a été peu continuée par son successeur. Rien n’est plus éclairant que la destinée de cette merveille, laissée sans objet après sa complète restauration extérieure en… 2013.
De multiples bâtiments, parmi les plus emblématiques de la ville, sont aujourd’hui désaffectés. On en compte plus d’une dizaine. Ce chiffre est sous-estimé car n’y sont pas les propriétés privées. Laissés à l’abandon, ces joyaux se dégradent année après année quand ils ne disparaissent pas en fumée.

Au titre du « complexe de Noé » déjà cité, une ville a tout faux quand une rénovation coûteuse ne donne aucun avantage en retour. Une église Saint Jacques restaurée à grand frais pour qu’une dizaine de fidèles la fréquentent le dimanche serait un crime budgétaire. Qu’on se rassure, cela ne se produira jamais.

Ville riche devenue pauvre, le sort que Douai réserve à ses monuments est d’abord le résultat de sa contraction économique et de son effondrement démographique, les deux étant liés. Ce déclin ne date pas d’hier. Ce défi était d’une ampleur séculaire. Il a évidemment commencé par la disparition des Houillères qui a brutalement tari les ressources du charbon qui irriguaient d’en bas et d’en haut tout le pays.

Une logique d’hystérèse, pour parler savant, a empêché de le percevoir quand il le fallait. On peut regretter que les patrons de l’époque n’en aient pas anticipé les effets. Ils auraient eu les moyens de financer l’obligatoire réorientation économique. Ils n’en avaient pas la compétence, ni l’idée. Ils n’ont même pas été à l’initiative de l’usine Renault et ont même cru – lors de la crise pétrolière de 1973 – qu’on allait relancer les mines…

Sans même parler de ces stratégies vitales qui pourtant teintent tous les discours de nos parrains locaux, en restant seulement sur le sujet patrimonial, bien faibles paraissent les efforts de la commune pour créer un nouveau cours. Sans doute, la masse des monuments à sauver excèdent-elles ses capacités conceptuelles. Hors l’appel lancinant aux subventions de l’Etat, la ressource financière est faible et l’inventivité nulle.

Les quelques tentatives auxquelles on assiste paraissent si sporadiques qu’on sait que le destin de la ville n’en sera pas changé.
Réjouissons nous du sauvetage de la caserne Caux. L’architecte s’acharne, certes, à mettre cette construction au crédit de Vauban – il est mort un demi-siècle avant – mais ne boudons pas notre plaisir.
Pour autant, méfiance. Attendons de voir les résultats concrets en profil de population et surtout son volume. On a pris tellement l’habitude de ces transformations de « tout ce qui ne bouge plus » en logements sociaux qu’il vaut mieux être prudent.

Hors ces rares réussites, on est sans cesse à se demander qui, concrètement, gère les sujets patrimoniaux dans notre ville. Personne sans doute. Si pas mal de dossiers sont externalisés à Douaizizaglo®, il arrive aussi qu’on confie à des cabinets extérieurs ce que les services municipaux sont incapables de faire.

Il est vrai que ces sujets sont complexes. Sans doute les lois qui protègent le patrimoine n’aident-elles pas à les simplifier. Si on aime les paradoxes – les experts non rémunérés de Douai Vox les apprécient beaucoup – c’est à se demander si l’immuabilité patrimoniale protégée par la loi ne pousse pas à la disparition du patrimoine lui-même.

Toute restauration d’un monument historique possède un coût supérieur au prix du neuf. Il serait impossible de construire aujourd’hui des cathédrales, des châteaux-forts ou des hôtels particuliers comme le faisaient les anciens.
Les impératifs de sécurité (c’est haut et pas normé, c’est dangereux), l’obsession écologique (les anciens matériaux polluent) et l’hyper administration de tout acte public (du délai, du délai, des tampons, des tampons…) l’interdiraient radicalement.

Il est de fait plus simple de construire des boulodromes, des patinoires, des planétarium etc. en dehors de Douai. On a moins de contraintes légales. On dispose de l’espace. On a l’illusion du dynamisme. On « travaille » et on fait travailler les amis.

L’impact sera évidemment local. Ces merveilles – dont le coût cumulé fait frémir – attireront peu des touristes venus de loin. A l’inverse, imaginons que toute cette dépense ait été employée à réparer et embellir Douai, les conséquences en attractivité touristique – donc en valeur ajoutée – seraient énormes.

Dépenses de construction de Douaisis Agglo
Voilà ce que les contribuables ont payé depuis quelques années et sans y mettre le coût de fonctionnement. L’avenir du Douaisis en a été fondamentalement changé, n’est-ce pas ?

Plus inventives, beaucoup de villes cherchent activement de nouveaux moyens de financement, des partenariats public-privés, du mécénat tout azimuts. On peut ainsi éviter de piocher dans la poche des contribuables, y compris en vendant à des entrepreneurs une partie du parc monumental, ces derniers étant souvent les seuls capables de mener des rénovations créant de la richesse.

On nous dira à juste titre qu’on a avec l’hôpital général un contre exemple parfait de ce qui précède. On a donné ce joyau à un chef d’entreprise, lequel depuis plus de dix ans n’a pas été capable de terminer le chantier.

Mais n’oublions pas que le décideur public qui a donné à ce privé défaillant est d’un type spécial et unique. Ce constat amène aussitôt la problématique d’une gestion plus large de ces dossiers, ainsi le recours – complétement raté pour l’exemple qui précède – à des échelles plus larges, plus collectives, en premier lieu la communauté d’agglo.

Douaisis

Un peu comme la France qui en loucedé s’est dessaisi d’une bonne partie de sa souveraineté au bénéfice d’une Europe aussi puissante qu’irresponsable, Douai a transféré des compétences à Douaizizaglo® faisant des parrains nos maîtres.

Le tourisme en fait partie comme l’archéologie, la politique de la ville ou, mieux, l’aménagement du territoire. N’oublions pas que la communauté d’agglomération dispose, pour le premier sujet, d’un spécialiste reconnu – ni de gauche ni de droite – François Guiffard, dont le bilan depuis son étonnante nomination par le parrain local mérite d’être interrogé.

A ce titre, il est obligatoire de se pencher sur le pavé où se niche la stratégie du Douaisis pour les vingt années à venir. Le schéma de cohérence territoriale (SCoT) est un document de planification dont on peut parier que personne ne l’a jamais lu, et peut être même pas le jeune homme évoqué précédemment. Cette somme envisage pourtant, chose incroyable, la valorisation de nos monuments historiques.

Assez récent – il a été approuvé en décembre 2019 – il ne cite toutefois ce terme qu’une seule fois (page 12) tandis que 8 pauvres feuillets (sur 432 tous consacrés à l’obsession environnementale) concernent un possible « tourisme » .

Détaillons toutefois rapidement ce court passage parce qu’on y apprend des choses. D’abord que notre région n’est pas vraiment un « spot » touristique, ce dont on se doutait un peu. Quand la moyenne française des emplois de ce secteur est à 7% du total, nous sommes à 4% dans le Douaisis.

Le pire c’est que ce faible volume, de 2010 à 2015, a en plus baissé de 19% quand la réduction régionale a été de 2% et tout cela sans la crise sanitaire ou la guerre ukrainienne.  Pire, l’INSEE met dans ce groupe le transport par abus de typologie. Il représente dans le Douaisis plus de 30% des 2000 emplois répertoriés tandis que la moitié relève de la restauration.

Au final, l’hébergement, la culture, les loisirs, activités directement liées au tourisme, représentent dans le « Grand Douaisis » environ… 400 emplois…

On lit enfin la solution majeure à cette insuffisance qui fera sourire tout lecteur régulier de Douai Vox : « A compter de 2018, un nouvel hôtel 4 étoiles sera ouvert dans les locaux de l’ancien hôpital général de Douai, bâtiment qui date de 1756 ». 2018 ?

Petite comparaison avec nos voisines
On repère assez facilement pour Valenciennes l’impact du Royal Hainaut

Pour autant, le cabinet qui a rédigé ce rapport, sans doute à prix d’or, sait faire le lien entre les « atouts historiques et patrimoniaux indéniables » du centre ville et le « potentiel de développement »  touristique.

La liste qu’il donne est intéressante par ses vides et ses pleins. On trouve dans une formule convenue « les classiques de la ville de Douai, le Beffroi, le musée de la Chartreuse, le patrimoine architectural d’ensemble, la Scarpe et ses bateaux promenades qui témoignent, chacun à leur façon de l’intérêt historique de cette cité ».

Il faudra qu’un jour on se penche sur la plus value de ces joyaux en termes de retombées touristiques concrètes sur la ville.

La fonderie de Douai

Fonderie de Douai Tableau d'Heinsius ® museo.com

Les amateurs d’histoire locale savent que Douai, avant toute chose, était une place d’artillerie. Elle avait ses régiments, dont le fameux 15° RA dans la caserne Caux, ses écoles de tir, son polygone et surtout sa « fonderie de canons » depuis longtemps disparue mais dont nous pouvons deviner facilement les traces.

Le jardin des origines

Impossible, en effet, quand on passe près de St Amé, d’ignorer le portail imposant qui porte ce nom. Copie de l’original, il donne une certaine allure à la résidence qui accueille depuis 1990 les personnes âgées de la fondation Partage et Vie.

Portail du jardin de la fonderie en 2022.

En franchissant cette porte, on débouche sur un jardin. Il date un peu mais retenons l’innovation qui était la sienne quand il a été aménagé, intelligemment installé dans les vestiges de la fonderie ainsi conservés.

L’enceinte circulaire encore existante n’est pas celle des débuts. Si elle reprend plus ou moins une partie de l’emprise initiale, il s’agit de la « halle aux fontes » construite en 1825. Pour autant, du côté de St Amé, on repère des bases plus anciennes et même, ici ou là, des restes de la fortification médiévale.

Bases de la fonderie de Douai
Bases de la fonderie du côté de St Amé. Le soigneux calepinage des briques et des grès permet de dater ces arches du début du XVIII° siècle.

Mieux, bien avant l’invention des canons, sur cette hauteur artificielle, les Comtes de Flandre avaient construit la tour qui surveillait le gué de la Scarpe, alors ruisseau marécageux.

Nous sommes dans le Douai des origines.

Ces bâtiments, passés du bois à la pierre et agrandis au cours des siècles, existaient quand Louis XIV, qui venait de conquérir la ville, eut l’idée – sans doute soufflée par Louvoisd’y installer en 1669 une fabrique de « bouches à feu ».
Ce choix était des plus astucieux. On pouvait non loin de la frontière – comme à Pignerol et Perpignan – renforcer la défense du royaume en l’alimentant d’une artillerie toute neuve.
La Scarpe permettait les acheminements à une époque où la voie terrestre est impraticable, sans parler de la force motrice mise au service des machines. Enfin, la hauteur de la terrasse éloignait les fourneaux de la nappe phréatique, l’humidité faisant très mauvais ménage avec le bronze en fusion.

La fonderie royale de Douai

La mise en œuvre de la fonderie fut étonnamment rapide. Il est vrai qu’à l’époque, changer la destination d’un bâtiment ne posait pas trop de problèmes. On s’adaptait. Des murs, un toit, des portes, et hop, ça faisait l’affaire, un peu comme un hôpital devenant hôtel de luxe mais en plus vite et moins cher.
De janvier à mars 1669 étaient aménagés les murs extérieurs et la couverture dite « légère » du tout. Dans le même temps, les fourneaux furent construits avec des briques amenées d’Arras. Louvois de son côté avait envoyé un charpentier, un spécialiste, pour construire la machinerie, notamment l’alésoir. A la fin de l’été, la fonderie était en état de marche. Elle allait fonctionner jusqu’en 1867.

La fonderie de Douai en 1850
Plan Robaut de 1850. A noter : l’importante emprise de la fabrique, notamment les bâtiments à l’ouest de la halle des fontes et surtout les deux bails qui l’alimentaient.

Pour mener à bien l’abandon des achats de canons aux spécialistes étrangers, de Suède, d’Autriche ou de Hollande, Louis XIV recruta deux « fondeurs allemands », en fait des Suisses, les Keller.
Des deux frères, Balthazar (1638-1702) et Jean Jacques (1635-1700), le premier, nommé « commissaire des fontes » , contribua à créer – on n’ose dire fonder – l’industrie d’armement nationale.
En 1690, sa nomination à Paris pour terminer l’achèvement des statues royales oblige Louvois à le remplacer par son frère. L’aîné connaîtra moins de succès que le cadet. Accusé de malversations, Jean-Jacques, emprisonné en 1695, sera prestement remplacé par un de ses collaborateurs, ancien officier d’artillerie, Claude Berenger dit « de Falize » , dont les descendants dirigeront jusqu’en 1821 la fonderie.

Il y aurait beaucoup à dire sur ces « experts », toujours étrangers, que le roi s’attacha à prix d’or au point que ni leur origine, ni leur religion ne posaient problème. Ce qui comptait, c’était leur savoir familial accumulé depuis des générations. La connaissance des alliages et la maîtrise de la fusion étaient fondamentalement empiriques.

Les Keller, puis leurs successeurs Berenger, ne s’occupaient pas des opérations techniques. Ils étaient des sortes d’ingénieurs disposant d’une main-d’œuvre conséquente, pour partie originaire de leur patrie. Ils recevaient du roi une pension, un budget pour faire fonctionner la fabrique et des fonds pour acheter la matière première, opération étroitement surveillée car les fraudes étaient courantes.

François Berenger (1725-1801) par Heinsius (1773). Fils de François Simon (1690-1747), il lui succède à sa mort. Commissaire général en 1765, le roi l’anoblit en 1775. Ecarté par le Comité de Salut Public en 1793, il est rappelé deux ans plus tard. A noter, le compas posé devant la bouche du canon, preuve de sa pratique.
® RMN

A la fin du XVII° siècle, la fonderie employait une centaine d’ouvriers mais elle logeait dans son enceinte plus du double, ce coût revenant d’ailleurs à la ville. Dans cette main-d’œuvre, certains compagnons étaient spécialisés, ainsi les ciseleurs, mais la plupart avaient des attributions multiples souvent dangereuses.
Outre le poids des pièces, la chaleur de la fusion, la durée de la coulée où aucune pause n’était possible, les témoins du temps avaient noté que les vapeurs dégagées rendaient systématiquement malades les ouvriers qui en étaient chargés.

Le mystère de la fusion magique

La fonderie s’organisait en quatre ateliers : la « moulerie » pour la confection des moules, la « fonderie » pour la coulée, la « forerie » pour le forage, l’alésage et le tournage, la « ciselerie » pour la pose à froid des grains de lumière et les usinages extérieurs. Plusieurs portiques permettaient le déplacement des pièces à l’aide de poulies et de moufles.

Cette industrie évoluera peu pendant près de deux siècles. Ainsi, on ne saura pas, durant longtemps, analyser les matières sauf par l’observation aidée de l’expérience.
On repère la température à la vue par la couleur au feu. La pureté par le goût en portant la bouche sur le métal. La qualité se vérifie par le son après une percussion ou par l’aspect après une coupe. Les fondeurs les plus avertis savaient la juger selon les paillettes, les cristaux ou l’homogénéité qu’on trouvait sur la tranche.

La fonte de fer, connue depuis longtemps, n’ayant détrôné le bronze qu’à la fin du XIX° siècle, c’est ce dernier qu’on coule à Douai. Faite de cuivre, d’étain et de « letton » – toujours achetés à l’étranger – la mixture cherche le meilleur compromis entre la résistance, le poids et la facilité de l’usinage. Chaque coulée était un pari dont le résultat se vérifiait lors de l’épreuve de la pièce.
Ces « commissaires aux fontes » suscitaient, comme Vulcain ou Héphaïstos, autant d’admiration que de méfiance car ils tenaient leurs alliages secrets. Ce mystère ne manquait pas de susciter le soupçon chez les officiers chargés du contrôle des coûts.
Une analyse scientifique réalisée au milieu du XIX° siècle a révélé que les canons des Keller étaient composés de 91% de cuivre, de 7% d’étain et de 2% de plomb, dernier « ingrédient » qui étonna les savants par la fragilité qu’il pouvait donner aux pièces.

La fabrication commençait par les moules. Douai conservera longtemps la technique de la terre qui oblige à les détruire au moment du décoffrage. Mais à la fin du XVIII°siècle, une modalité moins fastidieuse et moins coûteuse – car réutilisable – marquait sur du sable une empreinte en creux ensuite contenue dans un châssis de fer.

Détail du tableau d’Heinsius. Au fond, la ciselure, au second plan le séchage des moules et au premier plan la pesée de la pièce.
® museo.com

Lors de la coulée, les Keller plaçaient un noyau réfractaire en argile au centre du canon, lequel, cassé, donnait l’ébauche de l’âme. En 1734, un fondeur suisse, Maritz, la coulait un bloc. Cette simplification reposait sur la phase suivante, la plus compliquée : l’alésage.

Au début, les Keller posaient la pièce verticalement sur l’outil. Le poids renforçait le mordant, mais la rotation du foret était très lente. Le calibre s’obtenait après plusieurs passes laborieuses et des vérifications constantes du centrage. Tout ratage obligeait à mettre la pièce au rebut.
Maritz enserrait le canon brut de décoffrage dans un cadre de bois mis en rotation à l’horizontale. L’alésoir, fixe, le perçait comme le font les tours d’usinage actuels. Une vis régulait l’avancement réalisé en une seule fois.

Heinsius (détail) A gauche, l’alésage, au centre, le sciage de la masselotte, à droite le décoffrage des pièces.
® museo.com

Avec ce système qui fut établi à Douai en 1748, les fondeurs parvenaient à un degré de précision remarquable, de l’ordre de quelques millimètres à une époque où étaient inconnus les roulement à billes, les bâtis en acier, la normalisation de l’outillage et surtout la mécanisation.

L’âme réalisée, la lumière de mise à feu était percée (à l’archet…) avant qu’elle ne soit finie par les ciseleurs. On vérifiait enfin la pièce selon un processus minutieux. Après avoir contrôlé la présence ou non de « chambres » (des creux dans le tube), des charges de poudre surdimensionnées étaient mises à feu pour en éprouver la solidité.
Chaque canon sorti indemne de ces épreuves (60 à 70% de la production, parfois moins) recevait une inscription : sa fonderie, sa date de fabrication et son nom, toujours ou presque une épithète bien choisie, parfois agrémentée d’une devise ou d’une dédicace au grand maître de l’artillerie.
On sait que le canon du jardin daté de 1744 s’appelle « la furibonde » . Meilleures que l’immatriculation moderne, ces personnalisations étaient sans limite : « le mignon » , « la vertueuse » , « le sot » , « la souffrante ». On trouve même un assez logique « l’ennemi » qui dit tout…
Magnifiques, ces canons sont proches des sculptures qui étaient l’autre spécialité de Balthazar Keller. Ces œuvres d’art témoignent du niveau d’exigence esthétique de la monarchie et celui des fondeurs douaisiens à son service.

Innovation contre obsolescence technique

Si les innovations restèrent modestes, il faut néanmoins les relier aux réformes militaires qui aboutirent peu à peu aux canons modernes. Durant longtemps, l’artillerie est d’une diversité incroyable entre les pièces de sièges, de marine ou de campagne, sans parler de celles, disparates, prises à l’ennemi. Pour un peu, chaque canon devait avoir un projectile particulier.

Pour rationaliser les parcs, en 1732, de Vallière uniformise les calibres tout en réduisant le nombre, ce qui facilite l’approvisionnement lors des campagnes.
A partir de 1765, Gribeauval invente un système complet d’armement, du fusil au canon, si innovant qu’il sera celui des campagnes de la Révolution et de l’Empire et restera inchangé durant presque un siècle.
Sa première idée est d’alléger les pièces en raccourcissant le tube, décision qui suscitera des oppositions farouches de la part des tenants du système De Vallière qui en déduisent à tort que la précision des tirs sera inférieure.
Gribeauval annule ce risque par une rationalisation des fabrications qui réduit les tolérances d’usinage dont le fameux « vent du boulet » , jeu entre le projectile et le tube qui jouait sur la précision et usait rapidement l’âme (1000 coups à 1000 mètres et pas plus).
Des gabarits, des tables de construction et des outils de mesure sont distribués aux fonderies royales, lesquelles produisent des canons plus efficaces, plus mobiles et facilement réparables par l’interchangeabilité des pièces.

Les fontes donnaient une moyenne d’une dizaine de pièces par mois, soit près de 150 canons annuels. En vingt ans, Keller en produisit trois milliers. Les Berenger contribuèrent au même rythme, réussissant à atteindre au début du XIX° siècle 200 à 250 canons par an.
Cette quantité impressionnante – l’artillerie compte 40 000 bouches à feu en 1789 – explique la présence, à peu près sur tous les coins du globe, de canons douaisiens, laissés en cadeau à des alliés (ainsi par Rochambeau aux Américains) ou plus souvent pris par l’ennemi qui les a conservés comme trophées (en Russie, en Prusse, en Angleterre etc.).
A la fin de l’Empire, en 1815, le parc français, pourtant sans cesse alimenté depuis 1803, a perdu les 2/3 de ses pièces. Il reste à la Restauration dans les régiments d’artillerie à peine 14 000 canons de tous types.

L’obligation de renouveler l’armement après deux décennies de conflits, tout en tenant compte de leurs enseignements, ont augmenté les exigences de l’Etat en termes de qualité. Il s’en est suivi concrètement de nombreux rebuts qui ont affaibli l’intérêt des fondeurs, y compris à Douai où le dernier Berenger abandonne sa commission en 1821.

Ce glissement de l’entreprise vers la gestion directe marque le début d’une modernisation des procédés de fabrication. Il est vrai que les pertes – dont ils devaient supporter les coûts – ne poussaient pas les fondeurs à sortir de la routine, sans parler de l’usure des pièces – inévitable avec le bronze – qui obligeait l’Etat à les remplacer régulièrement pour leur plus grand avantage. Sans le savoir, ils avaient inventé l’obsolescence programmée.

Tout change au début du XIX° siècle, quand la révolution industrielle impacte tous les secteurs économiques. L’armement est un des plus dynamiques. Les gouvernements restent toujours attentifs à ne pas se faire distancer par les voisins.
Les innovations techniques, qui se multiplient, vont de pair avec une formation des ingénieurs qui augmente leur expertise. Il est remarquable que tous les directeurs de la fonderie de Douai – sauf le premier, le commandant Gauche, mais il sort de Châlons – aient été issus de l’Ecole Polytechnique (De la Grange X1803, Dussaussoy X1803, Tournaire X1808, Mocquard X1810, David X1812 etc.).

Acte de décès du colonel Dussaussoy 1846
Janvier 1846. Acte de décès du colonel Dussaussoy, ancien directeur de la fonderie établi à Douai après sa retraite. Ce brave, originaire du Ternois, entré dans l’armée comme canonnier à 20 ans, ensuite élève de l’Ecole Polytechnique (X1803), a fait toutes les campagnes napoléoniennes dont l’expédition d’Egypte. Son successeur à la fonderie, Tournaire (X1808) signe l’acte.

Le passage en régie correspond d’ailleurs au moment d’une grande rénovation menée par le baron de La Grange, directeur de la fonderie de 1822 à 1826. On lui doit la halle en fer à cheval qu’il a recouverte d’une charpente métallique de son invention, technique ultra moderne pour l’époque dont les embases sont encore visibles. Elle supporte de plus un toit en deux parties permettant d’évacuer les gaz. La mécanisation s’améliore aussi avec l’installation d’une « machine à feu » de 25 CV qui entraine une forerie à quatre bancs.

En dépit de ces efforts, la fonderie de Douai aura beaucoup de mal à suivre les progrès de l’industrie d’armement, notamment la rayure des tubes, le passage à l’acier et surtout le chargement par la culasse. Les trois fonderies existantes, Douai, Strasbourg et Toulouse produiront des canons à âmes lisses jusqu’en 1861.

En 1867, le gouvernement impérial décide de les fermer pour créer à Bourges un grand établissement adoptant les méthodes modernes de production. Douai avait déjà mis en place des fabrications d’obus et de fusées plus mécanisées que la fonte des canons. L’entreprise sera donc dédiée à cette activité jusqu’à la Grande Guerre, le conflit laissant, comme une bonne partie de la ville, les bâtiments presque complètements détruits.

La fonderie en 1918. La halle a bien souffert…

Déclassé par l’armée en 1936, le site est acheté par la ville qui y construit après la Libération, sur la partie ouest rasée après 1918 devenue un jardin, un conservatoire et une bibliothèque municipale inaugurés en 1955. Sur le reste de l’emprise, elle installe un centre d’apprentissage technique, dit « Charcot » . Divers baraquements accueilleront jusque dans les années 60 des élèves de nombreux corps de métiers.

Le site de la fonderie sera ensuite laissée à l’abandon. Plusieurs destinations seront alors envisagées notamment, dans les années 70, un projet de logements dotés de parkings souterrains. A toute chose malheur est bon. L’imminence de cette destruction définitive a provoqué une fouille de sauvetage qui a permis de mieux connaître l’origine de Douai.
Pour autant, si ces habitations ne virent pas le jour, les travaux de la résidence Partage et Vie, dix ans plus tard, aboutirent à la disparition des derniers bâtiments encore debout, ainsi ceux, XVIII°, qui faisaient face à l’hôtel Romagnant, logement des commissaires des fontes, lourdement transformé en hôtel peu avant.

Cette longue histoire de destruction s’est heureusement arrêtée là. Les vestiges qui subsistent nous rappellent l’existence du passé et en empêchent l’oubli. Remercions tous ceux qui ont contribué à cette conservation miraculeuse.

Douai et ses monuments historiques (1/2)

Une façade à Douai conservée devant une reconstruction moderne

Il fut une époque où on ne souciait pas des traces du passé. On avait en ces temps troublés des crises, ainsi des guerres, qui détruisaient villes et campagnes. Quand l’orage était passé, on reconstruisait sans se poser de questions.
Tout au plus, pour des raisons d’économie ou de rares envies de conserver du beau, on intégrait des bouts de vieux dans le neuf. L’évolution d’une cité était une sorte de processus naturel, faiblement maîtrisé par la règle.

Attention danger ! Article de fond !

Plusieurs siècles de destructions

A Douai, le nombre de « beaux bâtiments » disparus est évidemment supérieur à celui des survivants. Tout le monde connaît l’ampleur des dégâts du siège de 1710 et, plus encore celle des effets du « règlement de 1718 ». Il a fait totalement disparaître la ville flamande en imposant partout un « style français » qui, devenu « classique », est d’ailleurs à peu près protégé aujourd’hui.

Passons sur la Révolution qui a démoli sans vergogne une masse étonnante de chefs d’œuvres architecturaux, ainsi la collégiale Saint Amé ou des établissements religieux qui faisaient pourtant la renommée de la ville.

Nous ne nous appesantirons pas sur la disparition complète des fortifications de 1891 à 1895. Ces travaux ont modifié en profondeur l’apparence de la cité en l’ouvrant sur son espace immédiat. Nous avons quand même conservé quelques portes et gagné des boulevards, dernier refuge de nos chères automobiles.

La porte d’Arras éventrée, juste après la démolition des fortifications. A gauche, l’entrée du pont sur les douves, encore visible de nos jours ® www.cparama.com

A leur tour, les méchants alboches n’ont pas hésité en quittant la ville en 1918 à incendier des rues entières. Ce vandalisme s’explique mal sinon par l’envie d’embêter ceux qui étaient en train de les vaincre. 
La reconstruction – payée par les « dommages de guerre » – a permis l’éclosion d’un « art nouveau » que les contemporains aimaient peu mais qui est de  nos jours plébiscité. Il est vrai que les architectes surent alors mélanger l’ancien et le neuf avec une rare subtilité.

L’Hôtel dit « de Calonne », rue de Bellain, incendié par les Allemands en 1918, superbe bâtiment dont il ne reste rien. ® ecpa

On ne peut pas en dire autant du modernisme de l’après guerre quand les maires de l’époque, Canivez ou Fenain, après une reconstruction ratée imposée par l’Etat, se sont mis à démolir sans aucun état d’âme des bâtiments pourtant anciens. On conserverait aujourd’hui mais, à l’époque, ils étaient des fardeaux. Entre autres, il existait rue des Wetz de magnifiques hôtels qui ont été remplacés par des édicules dont l’intérêt patrimonial reste encore à trouver.

Façades XVIII° de la rue des Wetz, dont l’entrée de l’abbaye des Prés au fond, juste avant leur démolition au début des années 70 ® Mémoire de Douai
Bâtiments des années 70 rue des Wetz Douai
Superbe alignement remplaçant ce qui se trouvait au dessus. Innovation, esthétisme, beauté patrimoniale. On a tout.

Nos 46 monuments historiques

Les meilleurs spécialistes de l’histoire douaisienne ne seraient pas tous capables de citer les « monuments historiques » de leur ville. Même si certains mériteraient de l’être et ne le sont pas, il y est vrai qu’il y en a beaucoup, 46 en tout, dont 11 classés – souvent les plus anciens – le reste étant simplement inscrit.

Précisons avant toute chose que le « classement », plutôt national, est devenu rare quand « l’inscription », régionale, apparait plus courante mais moins protectrice que le premier. Le dernier monument « classé » à Douai est le théâtre qui l’a été en 2003.

Parmi nos voisines et concurrentes, Valenciennes fait moins bien que nous avec seulement 36 protections mais nous sommes faibles à côté d’Arras qui en compte 226 dont une immense partie (104) consécutive aux destructions de la Grande Guerre.

De fait, la fameuse liste de 1840 des « monuments historiques » –  la première – n’en donne que quatre dans le Nord quand le Calvados en a alors 23. Il faut attendre 1862 pour les voir apparaître à Douai : le beffroi, évidemment, mais aussi l’hôtel de ville qui le jouxte. Voyons là l’effet d’une époque où – c’était du proto Arkeos – on raffolait d’un médiéval aussi romantique que mythifié.

Évidemment, les deux guerres par leurs destructions ont poussé, juste après, les pouvoirs publics à protéger par précaution ce qui restait encore debout. Cela explique la fréquence des années 20 puis 40.

Enfin, la perception d’un danger pour le patrimoine, après l’iconoclastie des années 50 et 60, a convaincu Jacques Vernier – rendons à ce Douaisien d’adoption ce qui lui revient – de protéger quelques joyaux, aujourd’hui restaurés grâce à lui.

L’important c’est de durer

Si les dates de décision des protections sont intéressantes pour la prise de conscience qu’elles révèlent de la part des décideurs, plus opératoire reste toutefois leur période de construction pour comprendre ce qui a « fait monument » dans leur tête. Le compte n’est pas toujours facile quand certains bâtiments – ainsi Saint Pierre – sont un mélange de plusieurs époques.

Pour autant, grosso modo, en ordre de grandeur, le XVIII° siècle, en bonne logique de l’histoire douaisienne, se taille la part du lion avec 16 inscriptions / classements. Dans ce compte, par simplification, la place du Marché aux poissons où chaque maison est classée individuellement (la plupart en 1971) a été rassemblée en une seule unité. Viennent ensuite le médiéval avec 8 protections, le XVII° et le XIX° avec 5 puis 4.

Arrivent enfin les trois décisions concernant des bâtiments du XX° siècle qu’il convient de détailler.

D’abord le fameux magasin de la rue Bellegambe avec sa forme si particulière (1972). Ensuite l’hippodrome dont la colonnade palladienne ne manque pas de grandeur (1981) et enfin le magnifique ensemble industriel des Textiles de Douai, à Frais-Marais, œuvre de Voilery (2001).

Ancienne filature les textiles de Douai monuments historiques inscrits
intérieur ancienne filature les textiles de douai

De fait, un « monument » le devient s’il parvient à dépasser la zone dangereuse du mépris que toutes les périodes architecturales ont connue. Il serait maintenant difficile de détruire un bâtiment du XVIII° siècle qu’on liquidait sans problème un siècle après leur construction, voire même au delà.
Si aujourd’hui on commence à respecter les œuvres du XIX° siècle, certaines, comme le montre la situation de l’église St Jacques, n’échappent pas encore au risque de leur disparition.
Plus originale, notre région possède le privilège d’être pionnière dans la conservation des bâtiments industriels contemporains. Cette avant-garde est évidemment liée à notre passé glorieux. Selon la formule de Victor Hugo, « en mesurant le gros orteil, on mesure le géant » . Conserver des traces architecturales offre parfois aux habitants une fierté que le présent donne peu.

Les raisons d’une conservation

Cette vision a évolué tout au long du XIX° siècle. Le monument historique, facteur de cohésion sociale, est dévenu un marqueur d’identité, témoin que se passent les générations entre elles.
La lecture régulière de l’intéressante page des « Flâneries en Douaisis » le prouve inlassablement. Une bonne part des commentaires sont des souvenirs dans lesquels les auteurs s’identifient aux lieux présentés.
Cette culture du monument, individuelle et collective, est d’ailleurs la plus démocratique qui soit. Loin d’être réservé à une élite privilégiée, le patrimoine est un bien commun offert à l’appréciation de tous. Il suffit de le contempler pour en profiter sachant que sa conservation procède d’un double miracle : la force de la loi qui protège et la grâce de l’impôt qui restaure.

Pour sacrifier au dogme religieux actuel sans lequel aucun discours n’est aujourd’hui possible, les monuments historiques constituent aussi un élément du développement durable en renforçant la qualité du cadre de vie. On dira en effet qu’il est plus agréable de vivre dans un lieu au bâti exceptionnel plutôt que dans une zone industrielle ou une cité d’urgence.

Ensuite, la caractéristique propre d’un monument historique justifie un classement décidé « du point de vue de l’histoire ou de l’art au nom de l’intérêt public ».  Ce concept peut d’ailleurs susciter des débats. Qu’est ce qui est « beau » ? Qu’est ce qui est « digne d’être conservé  » ? Qu’est ce que « l’intérêt public » ?

On remarque à Douai que certaines maisons privées sont protégées et pas d’autres qui pourtant leur ressemblent beaucoup. On imagine assez l’action d’un architecte dit « des monuments historiques » qui, à un moment donné, pour une raison précise, a appuyé cette décision. Il n’est pas toujours évident de réunir ces deux facteurs.

Car l’esthétique est une appréciation subjective, comme le prouve à son tour la formule de l’inscription d’un monument prise selon « l’intérêt d’histoire ou d’art suffisant pour en rendre désirable la préservation ». On peut faire le pari que la beauté de l’usine de Frais-Marais n’est pas appréciée par tout le monde. A l’inverse, de nombreux monuments intéressants ne sont pourtant pas protégés, l’Université par exemple. Le Quartier Caux a attendu 2018 pour être inscrit aux MH, Saint Pierre les années 70.

Comme nous l’avons vu, l’ancienneté intervient aussi, encore qu’elle soit bien difficile à apprécier dans la réalité. A Douai, il n’est pas rare qu’un bâtiment réputé médiéval ait été largement reconstruit au XIX° siècle (La Tramerie, Les « Templiers » et même le beffroi).
A l’inverse, la ville est un palimpseste. Toutes les maisons du centre possèdent des caves ou des superstructures internes plus anciennes que leurs aménagements modernes. Le retournement des toitures du règlement de 1718 n’empêche d’ailleurs pas de deviner les anciennes bâtisses fondues dans une même façade comme le montrent certains endroits du plan relief.

L’intérêt d’un patrimoine

Ville d’histoire, Douai possède un patrimoine monumental conséquent, ce qui permet de s’interroger sur le sens de cette conservation.

Il est d’ailleurs notable que la rareté des débuts, sinon les décisions par périodes, fait place aujourd’hui à une fréquence de protections exactement inverse à celle des rénovations. A Douai, comme la multiplication des édits royaux qui prouve qu’on n’arrivait à rien sur un sujet, plus on inscrit, moins on entretient ou sauve.

Notons les deux pointes des protections, l’après-guerre bien sûr mais surtout la dernière qui correspond aux maisons de la Place du Marché aux Poissons

Cet abandon – n’ayons pas peur des mots – est paradoxal puisque ces décisions légales déclenchent l’aide publique. Pour cette raison, beaucoup de collectivités locales s’appliquent à les obtenir en faisant le pari qu’elles seront aidées financièrement lors des travaux. Le Quartier Caux ou l’Hôpital Général doivent leur inscription, entre autres, aux avantages fiscaux que la loi donne aux opérateurs.

A l’inverse, beaucoup de propriétaires privés perçoivent ces protections comme une calamité. Si l’État peut subventionner leurs restaurations – à degrés variables – ils ne peuvent plus disposer de leur bien à leur guise. Quand on y réfléchit, cet impératif de préservation s’avère une intrusion étonnante dans le droit de propriété. En France, 43% des monuments historiques sont possédés par des personnes privées.

Il existe même des situations où la disparition d’un patrimoine découle d’un excès d’exigence. A l’inverse de beaucoup de nos voisins européens plus souples, nous sommes dans une logique très française où se télescopent le coût – plus lourd quand on doit respecter l’apparence originale – et l’impossibilité de prendre quelques libertés avec une rénovation pour la faciliter.

Cette rigidité est d’autant plus curieuse qu’une restauration est toujours le produit de l’air du temps. Les exigences de nos services des monuments historiques ont varié. On acceptait le ciment sur les façades des Capucins dans les années 50. L’aspect actuel de l’Hôtel d’Aoust, très « daté » , découle d’une violence esthétique typique des années 80. De nos jours, on tente un peu plus la nuance et le retour aux matériaux d’origine mais comme le veut la Charte de Venise, on ne revient jamais à un supposé état initial.

Tout le monde connaît l’histoire ébouriffante du beffroi de Bergues, classé en 1840, mais détruit en 1944 par nos habituels touristes en feldgrau. L’impossibilité de trouver un compromis entre les désirs des monuments historiques et la pingrerie municipale a conduit au déclassement du bâtiment pour que la ville puisse, à coup de béton, le reconstruire. Les différences entre l’original et la médiocre copie ne sont pas perçues par les touristes mais le plus amusant reste quand même le reclassement de ce pastiche en 2004 pour qu’il puisse satisfaire aux critères de l’Unesco.

Le paradoxe patrimonial

Devant les difficultés d’assumer le coût des protections à répétition pour lesquelles Douai paraît en bonne place, certains architectes évoquent même le « complexe de Noé » pour le qualifier.
Comme un amoureux des chats en abrite chez lui des dizaines sans avoir la capacité de les nourrir tous, créer sans fin des monuments historiques chez soi conduit à ne plus pouvoir les sauver.
Du millier de la liste initiale de 1840, la France est passée à 11000 en 1980. Elle en possède 44000 aujourd’hui. C’est probablement une des clés de l’impuissance municipale actuelle. L’excès de monuments tue le monument historique.

Quoi qu’il en soit, citons en conclusion Auguste Rodin décrivant en son temps la contradiction de toute préservation d’un patrimoine historique : « Oh ! je vous en supplie, au nom de nos ancêtres et dans l’intérêt de nos enfants, ne cassez et ne restaurez plus !
Songez que des générations d’artistes, des siècles d’amour et de pensée aboutissent là, s’expriment là, que ces pierres signifient toute l’âme de notre nation, que vous ne saurez rien de cette âme si vous détruisez ces pierres, qu’elle sera morte, tuée par vous, et que vous aurez du même coup dilapidé la fortune de la patrie, — car les voilà, les vraies pierres précieuses !  » .

Tout le monde est prévenu !

Donner du relief au plan

Plan relief de Douai

Le Musée de la chartreuse est un de ces petits bijoux de province, comme on en trouve souvent en France. La salle des sculptures, nef de l’ancienne chapelle est splendide. Les œuvres y sont remarquables, l’une d’entre elle nous intéresse tout particulièrement : son plan relief. 
Vous voyez de quoi on parle?… ce plan que l’on voit mieux sur le sol du beffroi que sous sa cloche de plexiglas du Musée de la Chartreuse.

Des maquettes militaires pour défendre la ville

Nous avons à Douai, cette singularité de conserver notre plan depuis 1904, date à laquelle la ville en a fait l’acquisition. 
Il existe en effet une collection presque complète de plans reliefs aux Invalides. Sa constitution a commencé en 1668 pour prendre fin en 1870. 250 plans ont été construits, mais aujourd’hui il n’en reste plus que 90 en France.

C’est Louvois, le ministre de la guerre de Louis XIV qui a commandé ces représentations des sites fortifiés – souvent des villes frontières -. Il souhaitait offrir au roi une vision globale des défenses de son royaume. Ces maquettes militaires reconstituent la réalité de l’époque dans ses moindres détails. Elles sont à usage stratégique, pour permettre de voir comment défendre une ville, identifier ses faiblesses et préparer les sièges.

Le plan relief de Douai revient de loin

Lors du siège de 1710, le marquis d’Albergotti qui commandait la garnison a obtenu des Alliés, après la capitulation, les honneurs de la guerre. 
Il est vrai qu’avec son Etat-Major, il avait prévenu l’ennemi qu’il ferait sauter la place si les conditions de la reddition s’avéraient trop sévères. Par prudence, Hollandais et Anglais acceptèrent. Un des privilèges obtenu était de sortir de la ville avec des chariots que l’adversaire ne pouvait fouiller. Les Français en profitèrent pour y dissimuler leur arme de guerre principale, le plan relief.

Salle du plan relief de Douai
Salle du plan relief de Douai – Musée de la Chartreuse à Douai

Une révolution technologique

Au XVII° siècle, ces cartes en 3D étaient une révolution technologique. Elles permettaient d’avoir une vision complète des lieux contrairement à la cartographie classique. Elles étaient fabriquées à base de bois, de papier peint à l’aquarelle, de poudre de soie, de sable et de pigments. La construction d’un plan nécessitait 60 étapes et plusieurs années de travail.
Réalisé entre 1697 et 1710, le plan de Douai est composé de 12 morceaux, mais seule la partie intramuros est exposée. 
Il a été restauré récemment pour être remis à la même place. Son absence est passée inaperçue… tout comme son retour.

Plan relief de Cambrai – Au “Labo” ouvert fin juin 2019 à Cambrai
Plan relief de Cambrai – Au “Labo” ouvert fin juin 2019 à Cambrai

Des plans moins plan-plan

A quelques kilomètres, Le nouveau “Labo” de Cambrai présente une copie de son plan, détruit pendant la seconde guerre mondiale à Berlin, où il avait été exposé comme trophée de guerre. L’objet est mieux scénarisé. Un film explique la technique de restauration et montre des rues à l’intérieur de la maquette. On regrette toutefois d’avoir perdu la présentation de l’histoire de la ville. Elle était proposée dans le lieu d’exposition précédent, le musée des Beaux arts de Cambrai.

Plan relief de Lille - Musée des Beaux-Arts à Lille
Plan relief de Lille – Musée des Beaux-Arts à Lille

Autre exemple, en 1983, La ville de Lille, par l’intervention de Pierre Mauroy, alors Premier ministre, a fait rapatrier, après une vive polémique, 16 plans reliefs représentant des places fortes de la frontière française du Nord-Est, de Belgique et des Pays-Bas. En mars 2019, 14 de ces œuvres après une restauration de 10 mois ont réintégré la salle des plans reliefs valorisée par un nouvel éclairage, des innovations numériques et une importante campagne de promotion.

Besoin d’idées virtuelles?

Un nouveau site internet pour le musée

La première : refaire d’urgence le site internet du musée
Il n’est pas optimisé pour les téléphones mobile, ne met en valeur ni le lieu, ni ses œuvres, ni l’engagement du personnel pour animer l’espace. En trois langues s’il vous plait ! Français, Anglais, Néerlandais et peut être Chinois on ne sait jamais, nous sommes ambitieux pour notre ville. 
Parce qu’un douaisien qui cherche de l’information est bien en peine, alors, un étranger qui prépare son voyage avant de venir à Douai, n’a aucune chance d’y parvenir. 
Précisons également que la présence du plan relief n’est pas mentionnée sur le site internet du musée de la Chartreuse.

Une scénographie revisitée

La deuxième : La visite d’un musée ne peut plus se limiter à un parcours passif. Le public doit pouvoir agir avec le lieu ou bien l’œuvre qu’il découvre pour en comprendre le contexte historique et les évolutions. 
Nous proposons de dédier une salle complète du musée de la chartreuse au plan relief de Douai. Mais aussi d’y ajouter les pièces manquantes. Enfin, de (re)penser la scénographie pour en expliquer la fonction militaire initiale, les techniques de réalisation de la maquette et l’histoire de la ville.

Une visite enrichie d’hologrammes

Enfin pour attirer un public plus jeune, osons replacer l’oeuvre dans notre époque, en utilisant la réalité mixte. Cette technologie superpose le virtuel sur le réel à l’intérieur même du plan, sans isoler le visiteur de son environnement. En 2018, l’expérience proposée par Microsoft et ses partenaires techniques Iconem et HoloForge a permis aux visiteurs équipés de casques HoloLens de découvrir la maquette du Mont-Saint-Michel, augmentée d’hologrammes à l’Hôtel des Invalides à Paris . (voir la vidéo ci-dessous)

Vous aussi vous avez des idées, partagez-les avec nous.

Chiens assis, mansardes et lucarnes

Chien assis - Getty image

En contradiction avec le titre, pas trop de lien avec la SPA mais un peu plus avec ces petits détails d’architecture qui font tout le prix du patrimoine douaisien.

Aucun toit n’échappe à ces aménagements aussi anciens que la ville. On les voit d’ailleurs clairement sur le plan relief où ils semblent apparemment relativement standardisés.

Après le siège de 1710 dont la ville sort bien abîmée, le Magistrat promulgue en 1718 un règlement qui va peu à peu faire disparaître la vieille cité flamande. Assez contraignant sur les élévations, il permet néanmoins toutes sortes de fantaisies au dessus des chéneaux.

Moyen commode d’éclairer les greniers, les lucarnes, car c’est de cela qu’il s’agit, sont effectivement construites à partir d’un principe général qui n’empêche pas une grande variété dans l’exécution.

Les chiens assis qui prévoient une couverture dont la pente est inverse à celle du toit sont inexistants à DouaiEn revanche, sont plus courants les combles dit à la Mansart qui partagent le toit en deux parties avec un brisis presque vertical et un terrasson moins pentu. Le premier peut accueillir les fameuses mansardes que Jules Hardouin n’a jamais inventées.

Lucarnes en cuivre -Douai
Lucarnes en calotte en cuivre

Douai connaît surtout les lucarnes sur les toits à pente unique, parfois à l’encadrement de pierre, plus souvent de bois peint tandis que la couverture bombée, mais pas toujours, est réalisée en zinc, sans exclure ici ou là la tuile ou l’ardoise ou même, luxe inouï, le cuivre.