Honneur à Queter

Le récent sauvetage d’un jeune homme tombé dans la Scarpe rappelle que notre canal, lieu magnifique, peut aussi être dangereux. Voilà donc l’occasion, dans cette période troublée, d’exhumer une figure douaisienne oubliée, celle de Laurent Queter qui, voilà plus d’un siècle, a sauvé de nombreux imprudents lesquels, passant trop près de l’eau, étaient tombés dedans.

Un poissonnier du marché aux poissons

Poissonnier, fils de poissonnier, père de poissonnier, Laurent Queter était né à Douai en 1803. Reprenant le métier de son père, il était établi sur le marché aux poissons réservé, comme son nom l’indiquait alors et comme il ne l’est plus aujourd’hui, au commerce halieutique.

On comprend d’ailleurs que son activité concernait surtout des poissons d’eau douce qu’il pêchait le jour et qu’il vendait ensuite. Sa maison sur la place au n° 24 – elle existe toujours – située sur le canal, avait des fenêtres qui donnaient sur l’eau. C’était un lieu de surveillance idéal, véritable vigie dont l’emplacement allait faire sa renommée. Selon son propre récit, il expliquait pour cette raison sa promptitude à agir : « dès qu’un cri humain s’était fait entendre, je n’attendais jamais le second, je sautais lestement de mon lit et, le temps de faire un signe de croix, j’étais dans l’eau. »

Une vocation précoce de sauveteur

Taillé en hercule, Queter sauva une première fois, alors qu’il avait dix sept ans, un soldat du 31° de ligne tombé du pont des Dominicains en pleine nuit. L’absence de balustrade et peut être l’intempérance du militaire, expliquent toutes ensemble cette chute dans l’eau glacé de l’automne. Quoi qu’il en soit, entendant le cri du malheureux, notre jeune poissonnier n’écouta que son courage, sauta dans le canal et réussit en quelques minutes à le ramener sur la terre ferme.

Le pont des Dominicains, le plus étroit de Douai, lieu du premier sauvetage de Laurent Queter

Ce premier sauvetage de 1821 fut suivi par beaucoup d’autres. En 1824, deux hommes tombés dans la Scarpe sont ramenés par Queter en dépit des « efforts inintelligents dont font preuve ceux qui sont en danger de se noyer ». Sa force physique et ses aptitudes de nageur apparaissent la clé de son succès comme l’expliquent les témoins de l’époque. Tous soulignent tous la difficulté à ramener sur la rive des individus qui se débattent par peur de la noyade au risque d’emmener avec eux au fond leur sauveur.

Une impressionnante liste de sauvetages

Le bilan de Queter, si on peut le qualifier ainsi, durant vingt ans, de 1821 à 1841, est considérable. Le nombre de sauvetages s’établit ainsi à plus de quarante. La variété des victimes est en elle même une bonne indication du profil de la société douaisienne du XIX°, faite de petites gens et de militaires.

Une typologie est ainsi possible. On note la surreprésentation des hommes (30 pour 12 femmes) et le ratio moins favorable pour ces derniers en termes de sauvetages (60% de décès contre 40%). On compte enfin 8 militaires dans cette liste tandis que les deux mois où la fréquence des chutes est la plus forte sont septembre (7) et mai (6). On n’en compte aucune en décembre, ce qui s’explique sans doute par la température extérieure qui pousse peu de monde à sortir en ville.

Cette longue liste frappe d’ailleurs par le fatalisme qu’elle exprime en creux. On y cherche vainement le principe de précaution qu’emprunte aujourd’hui toute action publique. A ces époques, il revenait aux citoyens de prendre leurs responsabilités. S’approcher de l’eau n’était pas recommandé, surtout quand on s’était abreuvé de bière ou de vin et qu’il faisait nuit. On s’en remettait à l’habileté aléatoire d’un Queter pour se tirer d’affaire.

On comprend aussi à la lecture des exploits de notre sauveteur que les bords de Scarpe n’étaient pas aussi aménagés qu’aujourd’hui. Garde-corps et quais ont été en effet réalisés plus tard, en 1856, sous la magistrature de Jules Maurice. Au début du siècle, le canal est un outil pour la ville. Rien ne doit gêner l’accostage et les transbordements de marchandises.

L’honneur des humbles

Dès 1836, la monarchie de Juillet a distingué Laurent Queter en lui attribuant la croix de chevalier de la Légion d’Honneur. La remise de décoration, évènement rare, fut l’occasion d’une fête dans toute la ville présidée par le sous-préfet, Eugène Mancel, qui souligna, outre les exploits du sauveteur, dans une ville très orléaniste, la mansuétude de Louis-Philippe « monarque qui sait rechercher et reconnaître tous les mérites. »

Porte-drapeau des pompiers de la ville, ce qui lui allait bien compte tenu du sacrifice de sa vie qu’il mettait en jeu à chaque sauvetage, il reçut de nombreuses reconnaissances de la part des pouvoirs publics.

Queter fut distingué par l’Académie Française par un prix remis par Charles Nodier. Impressionné par les exploits de notre poissonnier, comptant les personnes repêchées, l’auteur reconnut avec admiration que « les Romains lui auraient décerné 29 fois la couronne civique. ». En 1841, le baron de Tournemine, général d’artillerie de Douai, intervint pour qu’il soit nommé à la Société générale des naufrages, association de sauvetage alors active sur les côtes de La Manche, ancêtre de notre SNSM.

Queter est mort en décembre 1861. Ses funérailles furent l’occasion d’un hommage unanime de la population douaisienne qui fit une souscription pour qu’un monument funéraire rappelle une mémoire qui n’a pas, malheureusement, échappé à l’interruption des souvenirs.

Emmanuel Choque, le maire d’alors, prononça un beau discours qui suscita l’attendrissement général et qui maintenant provoque le notre : « Adieu donc Laurent Queter ! Reposez en paix dans le sein de Dieu, qui sonde les cœurs et qui a déjà récompensé tout ce que le vôtre renfermait d’honnêteté et d’abnégation ! Adieu ! »

Auguste n’aime pas Douai

Le professeur Angellier

Personne ne se souvient aujourd’hui d’Auguste Angellier. Il existe des lieux qui rappellent pourtant sa mémoire, un collège à Boulogne, un lycée à Dunkerque sa ville natale, une rue et une statue à Lille mais rien à Douai. C’est injuste. Professeur de la faculté des Lettres, il y a enseigné la littérature anglaise avec brio, participant au renom de notre université.

Il est vrai que le professeur Angellier, ainsi qu’il l’exprimait dans le volumineux journal qu’il n’a cessé tout au long de sa vie de tenir, avait la dent dure sur « l’Athènes du Nord ». Dans ces pages longtemps cachées, il observait la société douaisienne avec une acidité qui explique sans doute l’oubli dans lequel notre cité le tient aujourd’hui.

Un pionnier de l’enseignement linguistique

Né en 1848, Angellier était issu d’un milieu modeste. Ses parents, qui avaient remarqué les capacités scolaires de leur fils, réussirent à le faire entrer à Louis le Grand pour qu’il y prépare le concours d’entrée à l’Ecole Normale Supérieure. Bon élève, Auguste était aussi assez remuant. Une révolte lycéenne contre la direction dont il était un des meneurs – l’intendant trafiquait sur la qualité de la nourriture – lui valut d’être renvoyé en 1869.

Les décisions de cette époque étaient irrévocables. Il fut impossible au puni de réintégrer le moindre établissement public, ni même de passer l’oral du concours. A bout de solution, il trouva en Grande-Bretagne un poste de répétiteur. Ce premier séjour, qui fut suivi par beaucoup d’autres, orienta son destin. Langue et culture anglaises, passion de sa vie, allaient décider de sa carrière d’enseignant dans cette discipline.

Ainsi, après la guerre franco-prussienne où, bien que volontaire, il ne combattit pas, le nouveau régime lui offre un poste d’enseignant remplaçant. Certifié d’anglais en 1873, reçu à l’agrégation trois ans plus tard, Angellier est ensuite nommé au lycée Charlemagne. En 1881, la chaire d’anglais à l’université de Douai étant libre, il accepte ce poste qui lui donne l’occasion de se rapprocher du Boulonnais familial.

Hors le latin et le grec, l’enseignement linguistique ne fut pas, pendant longtemps, obligatoire dans les lycées. Son développement, limité, dépendait de chaires universitaires qui n’existaient pratiquement pas. Il reviendra à la III° République de mettre en place les cours de langues vivantes du collège au Supérieur. Angellier accompagnera cette diffusion tout au long des postes qu’il assumera, notamment au terme de son parcours quand il sera doyen de la faculté des Lettres de Lille.

Un notable contrarié

Rien de commun entre Valentine Camescasse et Auguste Angellier quant à l’opinion que chacun se fait de la vie douaisienne du début de la III° République. Pourtant contemporains, ils se sont sans aucun doute croisés dans les salons de la ville, notamment chez le doyen Desjardins qui recevait beaucoup et dont la table était réputée.

Le silence de Valentine sur notre personnage est curieux. A l’inverse, serait-elle la « Mme C. » qu’on retrouve plusieurs fois dans le journal d’Angellier ?

Lisons : « Réception chez la doyenne. La petite H. me parle longtemps de Mme C. de qui elle me dit beaucoup de mal. C’est une rouée, si vous savez etc. J’en ris et elle part toute calmée mais au moment où elle s’en va, Mme C. arrive. Il y a une minute difficile. La petite H. est bruyante, bavarde, commère, un peu commune et très peuple. Mme C. joue à la grande dame et pourrait en faire une. La petite H. n’est qu’une petite grisette. »

Plus loin, chez « Mme A. », les choses se précisent : « je passe ma soirée à batifoler avec Mme C., qui est pleine de coquetteries, de petits piaffements, de petits soubresauts, de cabrades légères… » et puis en forme d’épilogue : « je dîne chez Delangre qui me raconte que Mme C. dit partout que je suis éperdument épris d’elle. Elle est folle… »

A cette époque, tout fonctionnaire qui compte en ville, un universitaire l’est absolument, se doit de respecter les règles de sociabilité. Il doit participer aux soirées, innombrables, qui animent la notabilité locale. On va chez les uns et les autres. On dine, on joue aux cartes. Magistrats, professeurs, notables divers se côtoient, flirtent, cancanent, font aussi assaut d’érudition littéraire. On devine qu’avec son esprit anticonformiste, Angellier devait susciter l’intérêt. Personne ne pouvait imaginer en privé sa sévérité envers les « Duaques » mais surtout les « duacismes », expressions locales de toutes natures qu’il brocarde dans ses pages journalières.

Angellier doit tout à Douai

Pourtant, en dépit des critiques envers notre cité, deux raisons donnent au séjour douaisien d’Angellier une importance déterminante dans son parcours.

L’universitaire anticonformiste

Ce fut d’abord à Douai, durant ces huit années d’enseignement, qu’il a fourni l’effort le plus intense de sa carrière. D’abord par son action auprès de ses étudiants qu’il préparait avec succès aux concours, l’agrégation en tête qui rehaussait le prestige de Douai. Ses cours, qui remplaçaient les conférences mondaines de ses prédécesseurs, étaient recherchés pour leur intérêt. Le soir, besogne terminée, le professeur s’enfermait dans son bureau de la rue d’Arras, parmi ses livres et les « curiosités » dont il avait la passion. Dans ce havre de paix, il retrouvait selon ses propres mots, « les joies de l’esprit et la solitude de la pensée. ».

C’est à Douai qu’Angellier conçut et écrivit sa fameuse thèse sur Robert Burns qui allait marquer tant elle rompait avec les habitudes universitaires. Audacieux selon son caractère, il osa ainsi s’opposer au déterminisme de Taine qui faisait découler de l’environnement des auteurs l’inspiration de leur œuvre. Angellier y gagna une célébrité nationale. Plus prudent sur la forme, notre doctorant se plia néanmoins aux règles étonnantes de l’époque. La thèse mineure devant être rédigée en langue ancienne, il analysa l’inspiration hellénistique de la poésie de Keats en latin sans aucun mot d’anglais.

A l’amie perdue

Enfin, ce fut à Douai qu’Auguste rencontra l’amour de sa vie, celle à laquelle il allait consacrer son recueil de poésies le plus célèbre, « A l’amie perdue ».
Thérèse Denys, fille d’un brasseur douaisien, avait épousé à dix-sept ans et à Douai en 1874, Félix Fontaine, « marchand de fer » de Solesmes, lui aussi fils de brasseur. Ce mariage certainement arrangé entre deux familles aux intérêts proches fut très vite malheureux. En 1882, la vie commune étant devenue impossible, la jeune femme fut obligée de retourner vivre chez ses parents avec ses deux enfants.

On ignore les circonstances précises de la rencontre de ces deux solitaires mais l’idylle releva, quand on considère les préceptes moraux de l’époque, du tour de force. Contraints à la discrétion sinon à la dissimulation dans une ville où tout se savait, les deux amoureux luttèrent vaillamment pour affronter ces vents contraires.

Profitant d’escapades sur la côte, de voyages divers, de signes secrets, déployant des trésors d’imagination pour donner le change, les deux amants réussirent à entretenir la flamme. Les périodes du recueil « à l’amie perdue » retracent l’évolution des sentiments, de la passion du début à l’éloignement final.

Le départ des facultés à Lille en 1887 rendit en effet les liens plus difficiles à maintenir. Le mariage, sans doute envisagé, ne se fit jamais. Si peu à peu la passion s’éteignit, Thérèse garda un lien épistolaire avec Angellier probablement jusqu’à la mort de ce dernier en 1911. Elle même disparut en 1942 dans l’anonymat le plus complet. La révélation de cette liaison n’eut lieu que de nombreuses années plus tard quand furent accessibles les courriers codés des deux amoureux.

Le poète dans son oeuvre sublima cet amour impossible donc inoubliable par ces vers superbes :
Puis, quand nous gagnera le suprême sommeil
Ils t’enseveliront loin de mon cimetière
Nous serons exilés l’un de l’autre en la terre
Après l’avoir été sous l’éclatant soleil
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Valentine aime Douai

Fondation valentine camescasse

” A Douai, le centre a toujours été et sera toujours le beffroi “

Née en 1854, Valentine Luce a publié au soir de sa vie, en 1924, un très intéressant ouvrage sur la vie douaisienne du XIX° siècle. Il offre une multitude de détails qui font vivre avec une verve incontestable ce passé évanoui : « mon amour pour ma ville natale date de mon enfance. Tout ce que j’y ai vu en fait de coutumes et d’habitudes, est gravé dans mon esprit. ».

Petite-fille du virtuose Ildefonse Luce, Mme Camescasse est fière de ses origines. Curieusement moins du côté de ce grand-père paternel, dont elle omet soigneusement de dire qu’il était un enfant trouvé, que de celui de sa mère issue d’une famille, non pas aristocrate mais qui s’en approche par de nombreux aspects. Les Varlet, les De Legorgue, les Dovillers, les De Rolencourt tissent, avec la notabilité locale, des liens qui plongent dans le passé le plus lointain de la ville.

La jeunesse d’une héritière

Valentine est ainsi cousine des célèbres Jean Baptiste Paulée et Joseph Vanlerberghe, financiers à succès, tous deux douaisiens, dont la descendance allait s’allier aux dynasties les plus prestigieuses de France. Plus encore, elle est un témoin privilégié du triomphe de la révolution industrielle qui allait faire du Nord la locomotive économique du pays, tout en apportant à ses entrepreneurs fortune et renommée.

Receveur des contributions à Cuincy, disposant d’une bonne aisance, le père de Valentine, sur le conseil des marquis d’Aoust dont il était proche, se lance en parallèle de sa charge administrative dans une production sucrière alors balbutiante. Cette industrie, par son succès, va le hisser en une décennie au niveau des familles les plus prospères du département.

Si le milieu de Valentine est plus orléaniste que bonapartiste, comme d’ailleurs les habitants de Douai qui ont accueilli fraichement les plébiscites du Second Empire, il allait sans difficulté adopter la République.

L’épouse du préfet de police

Son mariage avec Ernest Camescasse à Douai en 1879, qui sera un événement marquant de l’histoire de la ville, confirme le ralliement au nouveau régime car il n’était pas courant qu’un préfet républicain – du Pas de Calais – épouse en fonctions une fille de la cité de Gayant. Avec la franchise qui donne tout le prix à ses souvenirs, Valentine présente favorablement son époux qui accuse pourtant près de vingt ans de plus qu’elle : « Il me plut. J’admirai son aisance distinguée. A quarante ans, il avait gardé ses charmes physiques. Il était un des plus jolis hommes que j’aie rencontrés. »

Ami de Gambetta et des hommes qui comptent dans la République opportuniste (Cambon, Etienne, Constans, Rouvier, Waldeck-Rousseau etc.  tous présents dans les souvenirs de Mme Camescasse), Ernest fera une belle carrière préfectorale puis politique avant son décès prématuré en 1897 alors qu’il était sénateur du Pas de Calais. Décrit comme « ayant plus d’ambition que de talent » par ses adversaires, Camescasse fut durant quatre ans préfet de police de Paris où sa fermeté lui valut des démêlés avec les opposants au régime (les jeux de mots fusèrent contre « Camescasse-tête »).

En 1885, quand son mari se pose dans le Pas de Calais pour se faire élire à la députation, elle renoue avec la vie mondaine de sa ville natale en n’ayant aucun doute sur ses capacités à y être appréciée : « ce qu’il y a de certain, c’est qu’après trois maternités, j’étais à mon apogée. J’avais trente ans, l’âge où la femme, sûre d’elle-même, dispose de tous ses moyens. ».

La société douaisienne au XIX° siècle

Plus de trente ans plus tard – elle écrit ses mémoires en 1915 – les détails des bals, des déjeuners, des usages de la bonne société restent intacts.Valentine est capable de retrouver sans efforts la toilette qu’elle avait choisie ici ou là. Il en est de même pour les tenues de ses amies et mieux encore de celle de sa mère sous la monarchie de Juillet : « les femmes de cette époque portaient dès le lendemain de leur mariage un bonnet qui était en mousseline ornée d’un chou de rubans. Le soir, elles mettaient leur «coiffure», guirlande de fleurs agrémentée de tulle et de dentelles, ce qui en faisait un bonnet sans brides. »

Les anecdotes qu’elle raconte possèdent toujours un côté piquant, sinon humoristique, ainsi la légendaire distraction du président de Warenghien qui, allant porter un courrier à la gare, s’était trouvé devant la porte ouverte d’une voiture à quai. Perdu dans ses pensées, le magistrat n’avait pas hésité à y monter, découvrant, train parti, qu’il roulait sans savoir pourquoi vers Arras. On retient aussi ce savoureux conseil d’une mère à sa fille pour qu’une arrivée au bal soit réussie : «en entrant, prononce tout bas, petite pomme.». Selon la maman attentive, cette articulation laissait une trace gracieuse sur les lèvres qui était un atout pour la suite.

En peu de mots, Mme Camescasse parvient à camper des personnages hauts en couleur, si innombrables qu’il est facile de se figurer l’atmosphère de la bonne société de l’époque. Les coups de griffe ne sont pas rares mais ils ne sont jamais gratuits. Gare à celui ou celle qui pour une raison ou une autre a déplu.

Un caractère affirmé

Les portraits de Valentine donnent une idée de sa personnalité. Le tableau du Musée de la Chartreuse, peint par Machard, la présente en 1899, au moment de son second mariage avec le prince de Tarente, dans toute la force de sa quarantaine. Ses cheveux noir de jais et ses yeux sombres, qu’elle dit tenir de sa mère, contrastent avec la blancheur de sa robe fleurie. On devine à sa bouche légèrement pincée qu’elle est une femme de caractère qui ne s’en laisse pas compter. Les témoignages de ses descendants quand on les interroge confirment d’ailleurs qu’elle était « redoutable ».

Bien entendu, le Douai que Mme Camescasse décrit dans ses souvenirs, celui de sa classe sociale, n’échappe pas à une certaine inconscience des réalités. On voit pourtant, belle leçon pour le présent, que la prospérité de « l’Athènes du Nord » reposait sur des atouts que les élus locaux, conscients de leur fragilité, défendaient avec une énergie inlassable. A son époque, la ville, Mme Camescasse le sait bien, change sous la pression de la modernité. A la charnière du XX° siècle, la diversité sociale s’accentue. Menacée par le suffrage universel, la bourgeoisie locale perd peu à peu de son importance au bénéfice des classes nouvelles que la République met en avant.

Capable de reconnaitre à son accent la provenance douaisienne d’une personne (« je suis sûre que vous êtes de Douai ? – Oui madame Camescasse. Vive Gayant ! »), l’amour de Valentine pour sa ville natale est l’élément central de ce livre. Elle conservera jusqu’a sa mort la maison de ses parents rue des Foulons et la léguera à la commune ainsi qu’un don important pour créer une fondation soutenant les personnes âgées. On se prend enfin à rêver qu’il puisse aujourd’hui se trouver un Douaisien ou une Douaisienne capables de défendre avec autant d’énergie la cité où ils sont nés.

Son divorce au bout de deux années d’union, évoqué brièvement d’une formule sybilline, « quand le malheur s’abattit sur moi d’une façon tout à fait imprévue en 1901 », permet de penser que son second mariage avec le petit-fils du maréchal Macdonald, projet curieux en dépit de son prestige, fut un échec. Ayant perdu son premier enfant peu après sa naissance, la mort précoce de sa fille préférée, Geneviève, mariée à un médecin, Pierre Delbet, fut le drame de sa vie. Sa deuxième fille, Germaine, qui avait épousé quant à elle un diplomate, Charles Bonin, n’eut pas d’enfant.

Valentine au soir de sa vie reconnait qu’elle ne se doutait pas « que, dans ma vieillesse, je me trouverais également privée de mes trois filles et que je finirais ma vie sans enfants ni petits-enfants ». Mais, fidèle à son caractère, elle se reprend vite. Il ne s’agit pas de se laisser aller : « chaque année que le Ciel vous accorde est un triomphe de la vie sur la mort. »

Chiens assis, mansardes et lucarnes

Chien assis - Getty image

En contradiction avec le titre, pas trop de lien avec la SPA mais un peu plus avec ces petits détails d’architecture qui font tout le prix du patrimoine douaisien.

Aucun toit n’échappe à ces aménagements aussi anciens que la ville. On les voit d’ailleurs clairement sur le plan relief où ils semblent apparemment relativement standardisés.

Après le siège de 1710 dont la ville sort bien abîmée, le Magistrat promulgue en 1718 un règlement qui va peu à peu faire disparaître la vieille cité flamande. Assez contraignant sur les élévations, il permet néanmoins toutes sortes de fantaisies au dessus des chéneaux.

Moyen commode d’éclairer les greniers, les lucarnes, car c’est de cela qu’il s’agit, sont effectivement construites à partir d’un principe général qui n’empêche pas une grande variété dans l’exécution.

Les chiens assis qui prévoient une couverture dont la pente est inverse à celle du toit sont inexistants à DouaiEn revanche, sont plus courants les combles dit à la Mansart qui partagent le toit en deux parties avec un brisis presque vertical et un terrasson moins pentu. Le premier peut accueillir les fameuses mansardes que Jules Hardouin n’a jamais inventées.

Lucarnes en cuivre -Douai
Lucarnes en calotte en cuivre

Douai connaît surtout les lucarnes sur les toits à pente unique, parfois à l’encadrement de pierre, plus souvent de bois peint tandis que la couverture bombée, mais pas toujours, est réalisée en zinc, sans exclure ici ou là la tuile ou l’ardoise ou même, luxe inouï, le cuivre.