Tant d’hommes célèbres sont passés à Douai qu’on a parfois du mal à faire du tri dans cette liste prestigieuse. Évoquons celui qui a donné à notre rivale lilloise la citadelle considérée comme la plus belle de toutes : Sébastien Le Prestre de Vauban.
Pour Lille donc, on comprend bien mais quel lien avec notre ville ? En y réfléchissant un peu, on pourrait imaginer qu’une bonne part de ses fortifications sont de sa main. C’est un peu vrai mais globalement faux. D’abord parce que ces constructions, « espagnoles » donc flamandes, étaient bien antérieures à sa naissance et ensuite parce qu’elles ont été continument améliorées après lui.
Mais alors quel lien pouvons nous faire entre Douai et Vauban ? En 1656, il était venu dans la région quand Turenne – pour le roi – et Condé – pour les Espagnols – s’affrontaient pour la possession du Hainaut. Cette année là, c’est en « ingénieur ordinaire » qu’il participe au siège de Valenciennes. Si c’est un succès – la ville est prise parce que les habitants n’avaient plus rien à manger – le futur maréchal dira de cette affaire qu’il « n’est pas concevable combien les Français y firent de fautes. Jamais les lignes ne furent plus mal faites et plus mal ordonnées » .
Dans cette critique radicale s’incarne tout Vauban. La liberté de parole, la vision sans concession et enfin le retour d’expérience. Car ce soldat n’a pas manqué tout au long de sa vie de perfectionner l’art de la guerre et surtout celui de la poliorcétique. Il étudiait sans relâche les exemples qu’il avait devant lui et les échecs qu’il pouvait connaître.
On sait que Sébastien, né en 1633, est issu d’une famille très modeste, à peine noble. Il entre dans les armes tout en bas de l’échelle, du côté des Frondeurscomme le voulait l’époque. Sa famille étant bourguignonne, on suit le gouverneur révolté de la Bourgogne, le prince de Condé. Placé dans l’infanterie, il démontre d’emblée d’éminentes qualités. A la bravoure, trait obligatoire de sa caste, il ajoute le « petit plus » qui change tout : l’intrépidité.
Fait prisonnier lors d’une patrouille, on le fait comparaitre devant Mazarin qui perçoit immédiatement les qualités de ce jeune morvandiau râblé et costaud, plein de vie et d’esprit. Le cardinal dont on oublie souvent qu’il a été militaire avant d’être tonsuré, n’a pas beaucoup de mal à le convertir à la cause royale. Elle sera celle de toute sa vie.
Lieutenant, il rejoint un régiment d’anciens Frondeurs repentis. Sérieusement blessé au siège de Stenay- c’est lui qui allume la mèche qui démolit le bastion d’attaque – il est fait capitaine. Un peu plus tard, comme nous l’avons vu, Vauban est au siège de Valenciennes, passé de l’infanterie au génie, terme qui lui va si bien. Hors son intérêt pour la science, il avait eu très vite l’intuition que cette arme, mal traitée et tenue par les aristocrates pour secondaire, pourrait être celle de son accomplissement. Il avait raison. Il en sera le premier maréchal de l’histoire.
Pourquoi donc Douai ? Attendez un peu. Après Stenay, apprécié par Mazarin, Vauban participe à de nombreux sièges. Cette expérience, parsemée de blessures, s’ajoute aux travaux de défense des villes conquises. C’est en « ingénieur principal » qu’il est appelé par Turenne, lors de la Guerre de Dévolution, pour diriger les attaques des places fortes que les Espagnols possèdent dans les Flandres. C’est ainsi qu’il participe, en 1667, aux conquêtes rapides de Louis XIV : Tournai (25 juin), Douai (7 juillet) et Lille (17 août).
Nous voilà donc à Douai. Lors du siège de notre ville, comme à son habitude, Vauban est en première ligne. Une de ses innovations consiste à faire progresser les sapeurs et ensuite l’infanterie à l’abri, dans ces fameuses tranchées en zig-zag qu’il a copiées des Turcs. A force de terrassements, on encercle la place par des « circonvallations » qui empêchent toute sortie et tout secours. Profitant de la Scarpe, les habitants, seuls chargés de la défense comme le veut le mauvais système impérial, « tendent » l’inondation en ouvrant les vannes. Ainsi, noyée sous les eaux, une bonne partie de la ville est infranchissable.
Il reste toutefois des parties plus ou moins à sec. C’est dans ces endroits que se concentrent les attaques, en premier vers la porte d’Esquerchin. La phase ultime est l’assaut – à moins que les assiégés ne se rendent avant, ce qui s’est passé à Douai – souvent précédé par des sapes qui détruisent les murailles. L’ingénieur est toujours en première ligne, près des hommes, vérifiant la mise en œuvre et payant de sa personne. Il faut parfois faire le coup de feu contre les assiégés qui tentent des sorties pour empêcher les travaux de l’adversaire ou les détruire.
C’est dans ces circonstances que Vauban est blessé. Des témoins décrivent l’ardeur des troupes françaises à mettre en place des « boyaux de tranchées, larges et sûrs, creusés avec une telle rapidité qu’une batterie de dix canons fut en état de tirer dès quatre heures du matin » . L’opération est risquée. Les Douaisiens, pourtant peu nombreux, ripostent avec habileté de leurs mousquets et de leur artillerie, cette dernière particulièrement efficace avec un tir « aussi bien ajusté que jamais canon l’eût été » . Plusieurs officiers sont ainsi touchés. C’est le cas de Vauban alors « capitaine de Picardie, ingénieur fort renommé déjà » . Il est blessé au visage, à la joue gauche mais sans qu’on sache exactement par quoi. Coup de feu, éclat de boulet ou de fauconneau, ricochet quelconque, on l’ignore. Ce qu’on sait en revanche c’est que le maréchal va garder la trace de cette blessure toute sa vie, comme le prouvent ses portraits après Douai.
La tache est bien là mais pas toujours du même côté…
Ce n’était évidemment pas la plus grave qu’il ait reçue mais incontestablement la plus symbolique, celle qui montrait à tous sa manière de servir et son mépris du danger. Comme le veut tout sujet historique, des chercheurs – évidemment Belges – ont récemment mis en cause l’origine de cette tachesur la joue. Pour eux, pas de blessure mais une maladie de peau. Grain de beauté, angiome, ils se perdent en conjectures mais sont bien incapables de dire plus, leur hypothèse découlant d’un examen minutieux des portraits du maréchal.
Oui mais bon, va-t-on nous enlever l’honneur d’avoir compté dans sa vie ? Et bien non. Refusons les inventions des démolisseurs de réputations. Gardons cet épisode à la gloire du grand maître des fortifications et aussi un peu à celle de notre ville. Sébastien Le Prestre de Vauban l’a donnée au royaume de France, c’est ça qui compte, et mettons cette mystérieuseblessure quelque part entre la vérité historique et la beauté de la légende, avec Douai tout au milieu…
L’histoire est sa passion et à Douai, elle est servie. Les détails la passionnent car dans ce cas, il faut bien regarder et tenir le nez en l’air. La ville est belle, il faut la célébrer, tel est son credo.
Après l’inventaire des monuments historiques de la ville, le coût de l’accroissement de leurs protections légales et l’impuissance publique qui en découle, il faut à présent répondre à la question principale, encore plus compliquée : Douai et le Douaisis les prennent-ils en compte dans leur dynamique économique ?
Nous avons survolé, au delà de l’intérêt théorique de la préservation du patrimoine, l’enjeu trivial de son existence : il participe à l’attractivité d’un territoire. Osons la tautologie : cette richesse léguée par les ancêtres qui en ont acquitté le coût a un autre avantage : on ne peut pas la délocaliser.
Appuyée sur ses monuments, son esthétique, son image, sa célébrité, une ville peut déplacer chaque année des milliers de personnes qui sont autant de consommateurs de services à forte valeur ajoutée. Grâce à eux, on remplit les hôtels, les restaurants, les commerces etc. Ces transferts financiers, qui peuvent être massifs, contribuent à renforcer la dynamique territoriale tout autour.
Il est rare que notre ville – mais surtout le Douaisis – s’emparent de cet avantage. Par maints égards, on a souvent l’impression, à écouter nos édiles, que ces monuments sont de coûteux poids morts qui ne servent à rien. Le patrimoine ancien devrait pourtant – évidence répétée mille fois ici et ailleurs – être analysé comme il est, non pas un problème, mais une solution.
Douai
Beaucoup de pages de ce blog s’occupent en effet – peut être trop – de cette question. Le passé de la ville est plus intéressant que son présent, sans doute parce que lui, au moins, est sûr. Après les maires qui ont beaucoup démoli, il faut attribuer à Jacques Vernier, lui seul, le mérite de la rupture stratégique. Relevons ses efforts pour préserver ce patrimoine mais surtout renforcer l’attractivité de Douai.
Cette action s’avère toutefois insuffisante et dans tous les cas, elle a été peu continuée par son successeur. Rien n’est plus éclairant que la destinée de cette merveille, laissée sans objet après sa complète restauration extérieure en… 2013. De multiples bâtiments, parmi les plus emblématiques de la ville, sont aujourd’hui désaffectés. On en compte plus d’une dizaine. Ce chiffre est sous-estimé car n’y sont pas les propriétés privées. Laissés à l’abandon, ces joyaux se dégradent année après année quand ils ne disparaissent pas en fumée.
videvidevidevidepresque videvidevide
Au titre du « complexe de Noé » déjà cité, une ville a tout faux quand une rénovation coûteuse ne donne aucun avantage en retour. Une église Saint Jacques restaurée à grand frais pour qu’une dizaine de fidèles la fréquentent le dimanche serait un crime budgétaire. Qu’on se rassure, cela ne se produira jamais.
Ville riche devenue pauvre, le sort que Douai réserve à ses monuments est d’abord le résultat de sa contraction économique et de son effondrement démographique, les deux étant liés. Ce déclin ne date pas d’hier. Ce défi était d’une ampleur séculaire. Il a évidemment commencé par la disparition des Houillères qui a brutalement tari les ressources du charbon qui irriguaient d’en bas et d’en haut tout le pays.
Une logique d’hystérèse, pour parler savant, a empêché de le percevoir quand il le fallait. On peut regretter que les patrons de l’époque n’en aient pas anticipé les effets. Ils auraient eu les moyens de financer l’obligatoire réorientation économique. Ils n’en avaient pas la compétence, ni l’idée. Ils n’ont même pas été à l’initiative de l’usine Renault et ont même cru – lors de la crise pétrolière de 1973 – qu’on allait relancer les mines…
Sans même parler de ces stratégies vitales qui pourtant teintent tous les discours de nos parrains locaux, en restant seulement sur le sujet patrimonial, bien faibles paraissent les efforts de la commune pour créer un nouveau cours. Sans doute, la masse des monuments à sauver excèdent-elles ses capacités conceptuelles. Hors l’appel lancinant aux subventions de l’Etat, la ressource financière est faible et l’inventivité nulle.
Les quelques tentatives auxquelles on assiste paraissent si sporadiques qu’on sait que le destin de la ville n’en sera pas changé. Réjouissons nous du sauvetage de la caserne Caux. L’architecte s’acharne, certes, à mettre cette construction au crédit de Vauban – il est mort un demi-siècle avant – mais ne boudons pas notre plaisir. Pour autant, méfiance. Attendons de voir les résultats concrets en profil de population et surtout son volume. On a pris tellement l’habitude de ces transformations de « tout ce qui ne bouge plus » en logements sociaux qu’il vaut mieux être prudent.
Hors ces rares réussites, on est sans cesse à se demander qui, concrètement, gère les sujets patrimoniaux dans notre ville. Personne sans doute. Si pas mal de dossiers sont externalisés à Douaizizaglo®, il arrive aussi qu’on confie à des cabinets extérieurs ce que les services municipaux sont incapables de faire.
Il est vrai que ces sujets sont complexes. Sans doute les lois qui protègent le patrimoine n’aident-elles pas à les simplifier. Si on aime les paradoxes – les experts non rémunérés de Douai Vox les apprécient beaucoup – c’est à se demander si l’immuabilité patrimoniale protégée par la loi ne pousse pas à la disparition du patrimoine lui-même.
Toute restauration d’un monument historique possède un coût supérieur au prix du neuf. Il serait impossible de construire aujourd’hui des cathédrales, des châteaux-forts ou des hôtels particuliers comme le faisaient les anciens. Les impératifs de sécurité (c’est haut et pas normé, c’est dangereux), l’obsession écologique (les anciens matériaux polluent) et l’hyper administration de tout acte public (du délai, du délai, des tampons, des tampons…) l’interdiraient radicalement.
Il est de fait plus simple de construire des boulodromes, des patinoires, des planétarium etc. en dehors de Douai. On a moins de contraintes légales. On dispose de l’espace. On a l’illusion du dynamisme. On « travaille » et on fait travailler les amis.
L’impact sera évidemment local. Ces merveilles – dont le coût cumulé fait frémir – attireront peu des touristes venus de loin. A l’inverse, imaginons que toute cette dépense ait été employée à réparer et embellir Douai, les conséquences en attractivité touristique – donc en valeur ajoutée – seraient énormes.
Voilà ce que les contribuables ont payé depuis quelques années et sans y mettre le coût de fonctionnement. L’avenir du Douaisis en a été fondamentalement changé, n’est-ce pas ?
Plus inventives, beaucoup de villes cherchent activement de nouveaux moyens de financement, des partenariats public-privés, du mécénat tout azimuts. On peut ainsi éviter de piocher dans la poche des contribuables, y compris en vendant à des entrepreneurs une partie du parc monumental, ces derniers étant souvent les seuls capables de mener des rénovations créant de la richesse.
On nous dira à juste titre qu’on a avec l’hôpital général un contre exemple parfait de ce qui précède. On a donné ce joyau à un chef d’entreprise, lequel depuis plus de dix ans n’a pas été capable de terminer le chantier.
Mais n’oublions pas que le décideur public qui a donné à ce privé défaillant est d’un type spécial et unique. Ce constat amène aussitôt la problématique d’une gestion plus large de ces dossiers, ainsi le recours – complétement raté pour l’exemple qui précède – à des échelles plus collectives, en premier lieu la communauté d’agglo.
Douaisis
Un peu comme la France qui en loucedé s’est dessaisi d’une bonne partie de sa souveraineté au bénéfice d’une Europe aussi puissante qu’irresponsable, Douai a transféré des compétences à Douaizizaglo® faisant des parrains nos maîtres.
Le tourisme en fait partie comme l’archéologie, la politique de la ville ou, mieux, l’aménagement du territoire. N’oublions pas que la communauté d’agglomération dispose, pour le premier sujet, d’un spécialiste reconnu – ni de gauche ni de droite – François Guiffard, dont le bilan depuis son étonnante nomination par le parrain local mérite d’être interrogé.
A ce titre, il est obligatoire de se pencher sur le pavé où se niche la stratégie du Douaisis pour les vingt années à venir. Le schéma de cohérence territoriale (SCoT) est un document de planification dont on peut parier que personne ne l’a jamais lu, et peut être même pas le jeune homme évoqué précédemment. Cette somme envisage pourtant, chose incroyable, la valorisation de nos monuments historiques.
Assez récent – il a été approuvé en décembre 2019 – il ne cite toutefois ce terme qu’une seule fois (page 12) tandis que 8 pauvres feuillets (sur 432 tous consacrés à l’obsession environnementale) concernent un possible « tourisme » .
Détaillons toutefois rapidement ce court passage parce qu’on y apprend des choses. D’abord que notre région n’est pas vraiment un « spot » touristique, ce dont on se doutait un peu. Quand la moyenne française des emplois de ce secteur est à 7% du total, nous sommes à 4% dans le Douaisis.
Le pire c’est que ce faible volume, de 2010 à 2015, a en plus baissé de 19% quand la réduction régionale a été de 2% et tout cela sans la crise sanitaire ou la guerre ukrainienne. Pire, l’INSEE met dans ce groupe le transport par abus de typologie. Il représente dans le Douaisis plus de 30% des 2000 emplois répertoriés tandis que la moitié relève de la restauration.
Au final, l’hébergement, la culture, les loisirs, activités directement liées au tourisme, représentent dans le « Grand Douaisis » environ… 400 emplois…
On lit enfin la solution majeure à cette insuffisance qui fera sourire tout lecteur régulier de Douai Vox : « A compter de 2018, un nouvel hôtel 4 étoiles sera ouvert dans les locaux de l’ancien hôpital général de Douai, bâtiment qui date de 1756 ». 2018 ?
Petite comparaison avec nos voisines
On repère assez facilement pour Valenciennes l’impact du Royal Hainaut
Pour autant, le cabinet qui a rédigé ce rapport, sans doute à prix d’or, sait faire le lien entre les « atouts historiques et patrimoniaux indéniables » du centre ville et le « potentiel de développement » touristique.
La liste qu’il donne est intéressante par ses vides et ses pleins. On trouve dans une formule convenue « les classiques de la ville de Douai, le Beffroi, le musée de la Chartreuse, le patrimoine architectural d’ensemble, la Scarpe et ses bateaux promenades qui témoignent, chacun à leur façon de l’intérêt historique de cette cité ».
Il faudra qu’un jour on se penche sur la plus value de ces joyaux en termes de retombées touristiques concrètes sur la ville.
Max aime apprendre mais parle un peu souvent à la première personne. C’est un travers qu’il combat difficilement. Va falloir l’aider. Il adore la Scarpe et l’orgue de St Pierre, surtout les basses.
Bon, on critique souvent, c’est d’ailleurs l’objet de ce blog car il faut avouer qu’il y a de la matière. Mais pour cette fois, un peu de nuance positive. Avez-vous entendu parler du FIGRA ? Sans doute pas, comme 99% des habitants du Douaisis mais c’est dommage.
D’ailleurs, histoire d’actualiser le sujet, on vous met là le programme de 2023, tout aussi riche que celui de 2022.
Déménagé du Touquet voilà deux ans pour arriver à Douai, le Festival International du Grand Reportage d’Actualité permet durant une semaine de voir pour un prix modique toute une série de documentaires sur de nombreux sujets avec trois avantages absolus : le grand écran, le Dolby stéréo et des sièges confortables.
Bien sûr, on peut discuter de la programmation qu’on croirait sortie d’une grille de France Culture mâtinée de NUPES sur un zeste de ZADistemais en y regardant bien, on y trouve des pépites étonnantes. Entre deux odes aux migrants et trois dénonciations du capitalisme, on donne au festivalier qui sait choisir la possibilité d’un autre regard sur le monde. Pourquoi s’en priver ?
On peut ainsi regarder tout ce qu’on ne peut voir à la télé dès l’instant où on cherche, sur ce stock de plus de 80 documentaires, des sujets originaux qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Bien traités pour la plupart, ils font partie des expériences qui vous donnent l’impression d’être plus intelligent en sortant qu’en y entrant.
Retenons ainsi l’extraordinaire « La mémoire de mon père » qui, loin des clichés dolosifs habituels, décrit l’accompagnement singulier offert par une fille à son géniteur. Quand rôde Alzheimer, cette célébration du présent – le passé s’évanouit, l’avenir est compté – vaut tous les messages du monde.
Pensons aussi au documentaire sur Robert Badinter, sa lutte contre la peine de mort qui ponctue un parcours d’exception. On ne peut s’empêcher d’avoir un brin de nostalgie devant ces images d’archives, celles d’une période si étrangère quand on observe le beau langage qui y était la norme et les DS 21 le mode de transport des ministres.
Bien sûr, le FIGRA douaisien en est à ses débuts, on doit faire le pari d’une amélioration de son organisation, avec le retour d’expérience qui convient.
D’abord sur la communication d’un évènement si rare dans notre ville. Sa célébrité viendra sans doute avec le temps mais l’enjeu d’une meilleure connaissance par l’opinion locale – pas seulement les intellos – ne serait pas inutile. On reconnait que ce genre de boulot est une gageure à Douai mais les marges de progrès sont là.
Pensons aussi à un lien plus net avec les commerces de la ville, en premier lieu les restaurants qui cette année – il faut le saluer – ont fait un effort sur l’heure de fermeture. On peut aussi espérer un palmarès plus sélectif quand on sait qu’environ un quart des documentaires sont primés, ce qui ne manque pas de diluer la force des prix.
Bref, en dépit de ces réserves mineures, c’était bien ce FIGRA. On y laisse des sous comme nous l’avons déjà expliqué mais c’est vraiment pour une bonne cause. Car, outre les découvertes médiatiques explosées plus haut, on peut faire le pari que tous ces « extérieurs » , amateurs, réalisateurs, producteurs, journalistes, découvrent pour la première fois notre ville. C’est une occasion parfaite pour la faire connaître au delà des bords de la Scarpe.
L’année prochaine, Douai Vox prend un « pass » hebdomadaire ! Faites comme nous !
Max aime apprendre mais parle un peu souvent à la première personne. C’est un travers qu’il combat difficilement. Va falloir l’aider. Il adore la Scarpe et l’orgue de St Pierre, surtout les basses.
Les amateurs d’histoire locale savent que Douai, avant toute chose, était une place d’artillerie. Elle avait ses régiments, dont le fameux 15° RA dans la caserne Caux, ses écoles de tir, son polygone et surtout sa « fonderie de canons » depuis longtemps disparue mais dont nous pouvons deviner facilement les traces.
Le jardin des origines
Impossible, en effet, quand on passe près de St Amé, d’ignorer le portail imposant qui porte ce nom. Copie de l’original, il donne une certaine allure à la résidence qui accueille depuis 1990 les personnes âgées de la fondation Partage et Vie.
Portail du jardin de la fonderie en 2022.
En franchissant cette porte, on débouche sur un jardin. Il date un peu mais retenons l’innovation qui était la sienne quand il a été aménagé, intelligemment installé dans les vestiges de la fonderie ainsi conservés.
Le jardin de la fonderie au moment de son inauguration, c’était bien net, non ? ® Mémoire de Douai
L’enceinte circulaire encore existante n’est pas celle des débuts. Si elle reprend plus ou moins une partie de l’emprise initiale, il s’agit de la « halle aux fontes » construite en 1825. Pour autant, du côté de St Amé, on repère des bases plus anciennes et même, ici ou là, des restes de la fortification médiévale.
Bases de la fonderie du côté de St Amé. Le soigneux calepinage des briques et des grès permet de dater ces arches du début du XVIII° siècle.
Mieux, bien avant l’invention des canons, sur cette hauteur artificielle, les Comtes de Flandre avaient construit la tour qui surveillait le gué de la Scarpe, alors ruisseau marécageux.
Nous sommes dans le Douai des origines.
Ces bâtiments, passés du bois à la pierre et agrandis au cours des siècles, existaient quand Louis XIV, qui venait de conquérir la ville, eut l’idée – sans doute soufflée par Louvois – d’y installer en 1669 une fabrique de « bouches à feu ». Ce choix était des plus astucieux. On pouvait non loin de la frontière – comme à Pignerol et Perpignan – renforcer la défense du royaume en l’alimentant d’une artillerie toute neuve. La Scarpe permettait les acheminements à une époque où la voie terrestre est impraticable, sans parler de la force motrice mise au service des machines. Enfin, la hauteur de la terrasse éloignait les fourneaux de la nappe phréatique, l’humidité faisant très mauvais ménage avec le bronze en fusion.
La fonderie royale de Douai
La mise en œuvre de la fonderie fut étonnamment rapide. Il est vrai qu’à l’époque, changer la destination d’un bâtiment ne posait pas trop de problèmes. On s’adaptait. Des murs, un toit, des portes, et hop, ça faisait l’affaire, un peu comme un hôpital devenant hôtel de luxe mais en plus vite et moins cher. De janvier à mars 1669 étaient aménagés les murs extérieurs et la couverture dite « légère » du tout. Dans le même temps, les fourneaux furent construits avec des briques amenées d’Arras. Louvois de son côté avait envoyé un charpentier, un spécialiste, pour construire la machinerie, notamment l’alésoir. A la fin de l’été, la fonderie était en état de marche. Elle allait fonctionner jusqu’en 1867.
Plan Robaut de 1850. A noter : l’importante emprise de la fabrique, notamment les bâtiments à l’ouest de la halle des fontes et surtout les deux bails qui l’alimentaient.
Pour mener à bien l’abandon des achats de canons aux spécialistes étrangers, de Suède, d’Autriche ou de Hollande, Louis XIV recruta deux « fondeurs allemands », en fait des Suisses, les Keller. Des deux frères, Balthazar (1638-1702) et Jean Jacques (1635-1700), le premier, nommé « commissaire des fontes » , contribua à créer – on n’ose dire fonder – l’industrie d’armement nationale. En 1690, sa nomination à Paris pour terminer l’achèvement des statues royales oblige Louvois à le remplacer par son frère. L’aîné connaîtra moins de succès que le cadet. Accusé de malversations, Jean-Jacques, emprisonné en 1695, sera prestement remplacé par un de ses collaborateurs, ancien officier d’artillerie, Claude Berenger dit « de Falize » , dont les descendants dirigeront jusqu’en 1821 la fonderie.
Il y aurait beaucoup à dire sur ces « experts », toujours étrangers, que le roi s’attacha à prix d’or au point que ni leur origine, ni leur religion ne posaient problème. Ce qui comptait, c’était leur savoir familial accumulé depuis des générations. La connaissance des alliages et la maîtrise de la fusion étaient fondamentalement empiriques.
Les Keller, puis leurs successeurs Berenger, ne s’occupaient pas des opérations techniques. Ils étaient des sortes d’ingénieurs disposant d’une main-d’œuvre conséquente, pour partie originaire de leur patrie. Ils recevaient du roi une pension, un budget pour faire fonctionner la fabrique et des fonds pour acheter la matière première, opération étroitement surveillée car les fraudes étaient courantes.
François Berenger (1725-1801) par Heinsius (1773). Fils de François Simon (1690-1747), il lui succède à sa mort. Commissaire général en 1765, le roi l’anoblit en 1775. Ecarté par le Comité de Salut Public en 1793, il est rappelé deux ans plus tard. A noter, le compas posé devant la bouche du canon, preuve de sa pratique. ® RMN
A la fin du XVII° siècle, la fonderie employait une centaine d’ouvriers mais elle logeait dans son enceinte plus du double, ce coût revenant d’ailleurs à la ville. Dans cette main-d’œuvre, certains compagnons étaient spécialisés, ainsi les ciseleurs, mais la plupart avaient des attributions multiples souvent dangereuses. Outre le poids des pièces, la chaleur de la fusion, la durée de la coulée où aucune pause n’était possible, les témoins du temps avaient noté que les vapeurs dégagées rendaient systématiquement malades les ouvriers qui en étaient chargés.
Détail du tableau d’Heinsius, « Une démonstration à la fonderie de Douai » (fin du XVIII° siècle). A gauche, la sortie du laitier lors de la fusion, à droite, la coulée. ® museo.com
Le mystère de la fusion magique
La fonderie s’organisait en quatre ateliers : la « moulerie » pour la confection des moules, la « fonderie » pour la coulée, la « forerie » pour le forage, l’alésage et le tournage, la « ciselerie » pour la pose à froid des grains de lumière et les usinages extérieurs. Plusieurs portiques permettaient le déplacement des pièces à l’aide de poulies et de moufles.
Cette industrie évoluera peu pendant près de deux siècles. Ainsi, on ne saura pas, durant longtemps, analyser les matières sauf par l’observation aidée de l’expérience. On repère la température à la vue par la couleur au feu. La pureté par le goût en portant la bouche sur le métal. La qualité se vérifie par le son après une percussion ou par l’aspect après une coupe. Les fondeurs les plus avertis savaient la juger selon les paillettes, les cristaux ou l’homogénéité qu’on trouvait sur la tranche.
La fonte de fer, connue depuis longtemps, n’ayant détrôné le bronze qu’à la fin du XIX° siècle, c’est ce dernier qu’on coule à Douai. Faite de cuivre, d’étain et de « letton » – toujours achetés à l’étranger – la mixture cherche le meilleur compromis entre la résistance, le poids et la facilité de l’usinage. Chaque coulée était un pari dont le résultat se vérifiait lors de l’épreuve de la pièce. Ces « commissaires aux fontes » suscitaient, comme Vulcain ou Héphaïstos, autant d’admiration que de méfiance car ils tenaient leurs alliages secrets. Ce mystère ne manquait pas de susciter le soupçon chez les officiers chargés du contrôle des coûts. Une analyse scientifique réalisée au milieu du XIX° siècle a révélé que les canons des Keller étaient composés de 91% de cuivre, de 7% d’étain et de 2% de plomb, dernier « ingrédient » qui étonna les savants par la fragilité qu’il pouvait donner aux pièces.
La fabrication commençait par les moules. Douai conservera longtemps la technique de la terre qui oblige à les détruire au moment du décoffrage. Mais à la fin du XVIII°siècle, une modalité moins fastidieuse et moins coûteuse – car réutilisable – marquait sur du sable une empreinte en creux ensuite contenue dans un châssis de fer.
Détail du tableau d’Heinsius. Au fond, la ciselure, au second plan le séchage des moules et au premier plan la pesée de la pièce. ® museo.com
Lors de la coulée, les Keller plaçaient un noyau réfractaire en argile au centre du canon, lequel, cassé, donnait l’ébauche de l’âme. En 1734, un fondeur suisse, Maritz, la coulait d’un bloc. Cette simplification reposait sur la phase suivante, la plus compliquée : l’alésage.
Au début, les Keller posaient la pièce verticalement sur l’outil. Le poids renforçait le mordant, mais la rotation du foret était très lente. Le calibre s’obtenait après plusieurs passes laborieuses et des vérifications constantes du centrage. Tout ratage obligeait à mettre la pièce au rebut. Maritz enserrait le canon brut de décoffrage dans un cadre de bois mis en rotation à l’horizontale. L’alésoir, fixe, le perçait comme le font les tours d’usinage actuels. Une vis régulait l’avancement réalisé en une seule fois.
Heinsius (détail) A gauche, l’alésage, au centre, le sciage de la masselotte, à droite le décoffrage des pièces. ® museo.com
Avec ce système qui fut établi à Douai en 1748, les fondeurs parvenaient à un degré de précision remarquable, de l’ordre de quelques millimètres à une époque où étaient inconnus les roulement à billes, les bâtis en acier, la normalisation de l’outillage et surtout la mécanisation.
A gauche, l’alésage vertical (le mouvement de l’outil est donné par les barres du bas actionnées par des ouvriers, le poids de la pièce est compensé par des moufles), à droite le moulage à la terre (1793)
L’âme réalisée, la lumière de mise à feu était percée (à l’archet…) avant qu’elle ne soit finie par les ciseleurs. On vérifiait enfin la pièce selon un processus minutieux. Après avoir contrôlé la présence ou non de « chambres » (des creux dans le tube), des charges de poudre surdimensionnées étaient mises à feu pour en éprouver la solidité. Chaque canon sorti indemne de ces épreuves (60 à 70% de la production, parfois moins) recevait une inscription : sa fonderie, sa date de fabrication et son nom, toujours ou presque une épithète bien choisie, parfois agrémentée d’une devise ou d’une dédicace au grand maître de l’artillerie. On sait que le canon du jardin daté de 1744 s’appelle « la furibonde » . Meilleures que l’immatriculation moderne, ces personnalisations étaient sans limite : « le mignon » , « la vertueuse » , « le sot » , « la souffrante ». On trouve même un assez logique « l’ennemi » qui dit tout… Magnifiques, ces canons sont proches des sculptures qui étaient l’autre spécialité de Balthazar Keller. Ces œuvres d’art témoignent du niveau d’exigence esthétique de la monarchie et celui des fondeurs douaisiens à son service.
Innovation contre obsolescence technique
Si les innovations restèrent modestes, il faut néanmoins les relier aux réformes militaires qui aboutirent peu à peu aux canons modernes. Durant longtemps, l’artillerie est d’une diversité incroyable entre les pièces de sièges, de marine ou de campagne, sans parler de celles, disparates, prises à l’ennemi. Pour un peu, chaque canon devait avoir un projectile particulier.
Pour rationaliser les parcs, en 1732, de Vallièreuniformise les calibres tout en réduisant le nombre, ce qui facilite l’approvisionnement lors des campagnes. A partir de 1765, Gribeauvalinvente un système complet d’armement, du fusil au canon, si innovant qu’il sera celui des campagnes de la Révolution comme de l’Empire et restera inchangé durant presque un siècle. Sa première idée est d’alléger les pièces en raccourcissant le tube, décision qui suscitera des oppositions farouches de la part des tenants du système De Vallière qui en déduisent à tort que la précision des tirs sera inférieure. Gribeauval annule ce risque par une rationalisation des fabrications qui réduit les tolérances d’usinage dont le fameux « vent du boulet » , jeu entre le projectile et le tube qui jouait sur la précision et usait rapidement l’âme (1000 coups à 1000 mètres et pas plus). Des gabarits, des tables de construction et des outils de mesure sont distribués aux fonderies royales, lesquelles produisent des canons plus efficaces, plus mobiles et facilement réparables par l’interchangeabilité des pièces.
Les fontes donnaient une moyenne d’une dizaine de pièces par mois, soit près de 150 canons annuels. En vingt ans, Keller en produisit trois milliers. Les Berenger contribuèrent au même rythme, réussissant à atteindre au début du XIX° siècle 200 à 250 canons par an. Cette quantité impressionnante – l’artillerie compte 40 000 bouches à feu en 1789 – explique la présence, à peu près sur tous les coins du globe, de canons douaisiens, laissés en cadeau à des alliés (ainsi par Rochambeau aux Américains) ou plus souvent pris par l’ennemi qui les a conservés comme trophées (en Russie, en Prusse, en Angleterre etc.). A la fin de l’Empire, en 1815, le parc français, pourtant sans cesse alimenté depuis 1803, a perdu les 2/3 de ses pièces. Il reste à la Restauration dans les régiments d’artillerie à peine 14 000 canons de tous types.
L’obligation de renouveler l’armement après deux décennies de conflits, tout en tenant compte de leurs enseignements, ont augmenté les exigences de l’Etat en termes de qualité. Il s’en est suivi concrètement de nombreux rebuts qui ont affaibli l’intérêt des fondeurs, y compris à Douai où le dernier Berenger abandonne sa commission en 1821.
Ce glissement de l’entreprise vers la gestion directe – la régie – marque le début d’une modernisation des procédés de fabrication. Il est vrai que les pertes – dont ils devaient supporter les coûts – ne poussaient pas les fondeurs à sortir de la routine, sans parler de l’usure des pièces – inévitable avec le bronze – qui obligeait l’Etat à les remplacer régulièrement pour leur plus grand avantage. Sans le savoir, ils avaient inventé l’obsolescence programmée.
Tout change au début du XIX° siècle, quand la révolution industrielle impacte tous les secteurs économiques. L’armement est un des plus dynamiques. Les gouvernements restent toujours attentifs à ne pas se faire distancer par les voisins. Les innovations techniques, qui se multiplient, vont de pair avec une formation des ingénieurs qui augmente leur expertise. Il est remarquable que tous les directeurs de la fonderie de Douai – sauf le premier, le commandant Gauche, mais il sort de Châlons – aient été issus de l’Ecole Polytechnique (De la Grange X1803, Dussaussoy X1803, Tournaire X1808, Mocquard X1810, David X1812 etc.).
Janvier 1846. Acte de décès du colonel Dussaussoy, ancien directeur de la fonderie établi à Douai après sa retraite. Ce brave, originaire du Ternois, entré dans l’arméecomme canonnier à 20 ans, ensuite élève de l’Ecole Polytechnique (X1803), a fait toutes les campagnes napoléoniennes dont l’expédition d’Egypte. Son successeur à la fonderie, Tournaire (X1808) signe l’acte.
Le passage en régie correspond d’ailleurs au moment d’une grande rénovation menée par le baron de La Grange, directeur de la fonderie de 1822 à 1826. On lui doit la halle en fer à cheval qu’il a recouverte d’une charpente métallique de son invention, technique ultra moderne pour l’époque dont les embases sont encore visibles. Elle supporte de plus un toit en deux parties permettant d’évacuer les gaz. La mécanisation s’améliore aussi avec l’installation d’une « machine à feu » de 25 CV qui entraine une forerie à quatre bancs.
Vues de la fonderie avant la Grande Guerre. Sur la photo de droite, le fer à cheval de la halle avec la cheminée du fourneau. ® Mémoire de Douai
En dépit de ces efforts, la fonderie de Douai aura beaucoup de mal à suivre les progrès de l’industrie d’armement, notamment la rayure des tubes, le passage à l’acier et surtout le chargement par la culasse. Les trois fonderies existantes, Douai, Strasbourg et Toulouse produiront des canons à âmes lisses jusqu’en 1861.
En 1867, le gouvernement impérial décide de les fermer pour créer à Bourges un grand établissement adoptant les méthodes modernes de production. Douai avait déjà mis en place des fabrications d’obus et de fusées plus mécanisées que la fonte des canons. L’entreprise sera donc dédiée à cette activité jusqu’à la Grande Guerre, le conflit laissant, comme une bonne partie de la ville, les bâtiments presque complètements détruits.
La fonderie en 1918. La halle a bien souffert…
Déclassé par l’armée en 1936, le site est acheté par la ville qui y construit après la Libération, sur la partie ouest rasée après 1918 devenue un jardin, un conservatoire et une bibliothèque municipale inaugurés en 1955. Sur le reste de l’emprise, elle installe un centre d’apprentissage technique, dit « Charcot » . Divers baraquements accueilleront jusque dans les années 60 des élèves de nombreux corps de métiers.
Le site de la fonderie sera ensuite laissée à l’abandon. Plusieurs destinations seront alors envisagées notamment, dans les années 70, un projet de logements dotés de parkings souterrains. A toute chose malheur est bon. L’imminence de cette destruction définitive a provoqué une fouille de sauvetage qui a permis de mieux connaître l’origine de Douai. Pour autant, si ces habitations ne virent pas le jour, les travaux de la résidence Partage et Vie, dix ans plus tard,aboutirent à la disparition des derniers bâtiments encore debout, ainsi ceux, XVIII°, qui faisaient face à l’hôtel Romagnant, logement des commissaires des fontes, lourdement transformé en hôtel peu avant.
Vues du chantier de la résidence de la fonderie prises de la bibliothèque. Le terrain bouleversé par les fouilles de 1976-79 mais surtout démolition en cours du bâtiment de l’entrée, face à l’hôtel Romagnant. ® Mémoire de Douai
Cette longue histoire de destruction s’est heureusement arrêtée là. Les vestiges qui subsistent nous rappellent l’existence du passé et en empêchent l’oubli. Remercions tous ceux qui ont contribué à cette conservation miraculeuse.
Max aime apprendre mais parle un peu souvent à la première personne. C’est un travers qu’il combat difficilement. Va falloir l’aider. Il adore la Scarpe et l’orgue de St Pierre, surtout les basses.
Tout le monde connaît le concept braudélien de « l’histoire immobile ». Pour le célèbre spécialiste de la Méditerranée, les permanences des sociétés humaines sont plus fortes que l’écume évènementielle. La France est dans la Gaule. Et sans doute la Gaule devait elle être dans un néolithique dont on ignore d’ailleurs tout.
Loin de ces problématiques générales, à une échelle plus modeste, il faut toujours garder en tête l’immobilité historique quand on se plonge dans le passé local. Les permanences se repèrent dans les habitudes sociales sinon politiques, dans les traditions culinaires, dans les limites géographiques. N’avons nous pas avec le Courant de Coutiches la frontière d’un « pagus » qui remonte à l’Antiquité ?
Un échevin raconte
Un article des « Souvenirs de la Flandre wallonne » prouve la validité du concept braudélien du côté de notre politique et notre gastronomie, les deux confondues comme nous le verrons.
Un des numéros de cette excellente revue présente en effet une source étonnante, le « Journal d’un échevin de Douai » rédigé aux XVIII° siècle. Ce document incomplet, échoué aux archives par on ne sait quel hasard, paraît du plus grand intérêt quant au lien que le passé entretient avec le présent.
L’auteur, Philippe Joseph Albert du Bois dit de Hoves était chevalier. Né à Lille en 1711 au sein d’une famille d’ancienne noblesse, il est devenu douaisien par son mariage avec une demoiselle Boulé en 1738. Si la mariée était plus âgée que l’époux, son père, seigneur du Petit-Fervaque, venait d’être anobli par l’empereur Charles VI. Cette union permet à de Hoves de se faire recevoir bourgeois la même année puis d’entrer au « Magistrat » , nom qu’on donne à cette sorte de conseil municipal créé au Moyen-Age par la « loi de Douai ».
Epitaphe tournaisienne d’Augustin Dubois de Hoves, oncle de notre chevalier
Bourgeois, échevins et Magistrat
La « bourgeoisie » mériterait de longs développement, tant ce statut est curieux quand on le compare à la « citoyenneté » moderne. Elle ne concernait évidemment ni les femmes, ni les forains, ni bien sûr les pauvres. On possède ce droit par naissance ou après avoir été « reçu » . Si ce groupe est en théorie égalitaire, on y sépare dans la réalité les nobles des roturiers.
Quant au « Magistrat » parfois présenté comme une « proto démocratie » , le journal de Hoves démontre qu’il en est fort éloigné. D’abord par son mode de désignation compliqué. L’élection est découpée en paroisses de tailles différentes, organisée à plusieurs degrés sur des critères d’inéligibilité parfois oubliés. Avec une composition quasi entièrement aristocratique, le Magistrat connait un renouvellement aléatoire. Au XVIII° siècle, le roi nomme directement les remplaçants sur les postes vacants et reconduit les échevins titulaires sans élection, laquelle devait pourtant avoir lieu tous les treize mois.
Lorsqu’il écrit en 1741, de Hoves, qui y appartient depuis deux ans est aux prises avec un « arrière conseil » (les anciens membres) constitué en 1729 et un « conseil » (les échevins en fonctions) élu en 1732.
Échevins d’un jour, échevins toujours
On retrouve dans ces instances une stabilité qui rappelle celle de nos élus qui restent trente ans dans leurs mandats. Plusieurs noms se maintiennent durant des décennies. Certains se retrouveront même dans le conseil municipal du siècle suivant comme si la Révolution n’avait pas existé.
En 1740, le chef du conseil est le sieur Cardon de Rollencourt, écuyer. Les deux procureurs syndics, bras armé du Magistrat, sont des héritiers. Ainsi Evrard, qui succède à son père en 1733, laissera la charge à son fils en 1773. De même, l’ennemi personnel de Hoves, Dervillers, qui remplace son géniteur en 1733, quittera ses fonctions en 1764.
De Hoves, qui n’est pas douaisien, connaît d’innombrables conflits avec ses collègues. Il se fracasse à chaque fois sur l’entente secrète de ses adversaires que soude un intérêt personnel bien compris. On se croirait à Douaizizaglo®.
Les auteurs des « Souvenirs » brossent un portrait du diariste avec une nuance qui aurait été appréciée par Saint Simon : « C’était un esprit remuant, actif, très dévoué au bien public, n’hésitant jamais, qu’il s’agisse d’une fatigue ou même d’un sacrifice d’argent, et avec cela tenant énormément à ses idées, facile et âpre à la critique, trop enclin à prendre des commérages pour la vérité mais la rencontrant parfois à force de chercher. Il paraît avoir été assez peu instruit. Il a des idées très arrêtées sur tout avec lesquelles il ne transige jamais, ce qui le rend intolérant pour l’opinion d’autrui. Enfin, tout en se proclamant l’ami de la liberté du commerce, il est, sans s’en douter, le plus implacable partisan des restrictions, des entraves, pourvu qu’elles ne le gênent pas lui-même. Avec ses qualités et ses défauts, il était, on le devine, un peu isolé au sein du corps municipal de Douai où, il faut bien le dire, dominait trop la préoccupation des intérêts personnels. Toujours occupé à pousser celui-ci, à retenir celui-là, il était particulièrement en lutte avec le chef du magistrat, Monsieur de Rollencourt et avec Monsieur Devillers l’un des procureurs syndics. »
La crise frumentaire de 1740
Le sujet principal du journal de Hoves concerne la célèbre disette de 1740 qui, à partir de 1738 et jusqu’en 1742, va s’étendre sur une bonne partie du royaume. Plusieurs étés « pourris », c’est à dire pluvieux et, pire encore, des hivers longs et froids, ont réduit les récoltes à peu de chose. Si on ajoute une épidémie de « grippe pulmonaire » qui assaille la population (dont les enfants sont exempts, tiens, tiens…), le tableau était assez sombre, même si on échappe, heureusement, à une catastrophe du type de celle de 1709 (500 000 morts, soit 3% de la population).
L’impuissance des puissants
A partir de mai 1740, en décalage avec l’ouest du pays touché plus tôt, le prix du blé s’envole. Les péripéties de la lutte du Magistrat tournent autour de l’approvisionnement de la cité qui doit permettre la maîtrise des cours. Il importe moins de sauver la population que de la tenir tranquille. Les « émeutes de la faim » sont pour ces puissants un danger mortel.
On cuisine du choux dans les rues de Paris, les pauvres en mangent les feuilles
Les difficultés tiennent à des facteurs qui sont autant de déterminants intemporels de toute politique locale : complexité des règles, incompréhension des enjeux, incapacité prospective, conflits d’intérêts. A cette époque et peut être un peu comme aujourd’hui, la réponse des pouvoirs publics est faite de contrôles et de sanctions. On interdit l’exportation des grains, on visite les greniers, on confisque, on punit. Ces décisions conduisent à réduire encore plus la quantité de céréales sur les marchés. Les prix continuent de grimper.
Qui perd gagne
On tente alors d’acheter aux voisines, Arras et Cambrai, lesquelles se rebiffent, persuadées que Douai accapare à leur détriment. Elles bloquent les transports. Les Artésiens n’hésitent pas, même, à récupérer les blés les armes à la main jusqu’aux portes de la cité. Comme ils piétinent leur « droit d’étape » , les Douaisiens se vengent en supprimant les envois de charbon et de bois qui passent par la Scarpe.
L’autre solution se trouve à l’étranger. On espère acheter du riz ou de l’orge mais surtout pouvoir acquérir du froment en provenance de la Baltique, de l’Angleterre ou même de Méditerranée. On envoie des émissaires à Dunkerque. La difficulté réside dans la volatilité des prix. Quand la « rasière » (160 litres actuels, en gros un « setier » de Paris) vaut 25 livres à Douai, elle y est de moitié dans le port.
Mais la qualité joue alors, comme la possibilité d’une baisse de la valeur après achat. L’envoyé du Magistrat fait du zèle. Il prend 2000 rasières au lieu des 1000 attendues. On lui ordonne de se défaire de l’excédent. Mais les prix ont baissé et ses grains se découvrent de mauvaise qualité. Achetée 32 livres, la cargaison est revendue à 26 livres. La perte est conséquente. On n’a rien inventé avec l’hôpital général.
Ce jeu de hausse et de baisse est d’ailleurs la clé de la crise. On stocke, surtout si on a de quoi se nourrir, sans état d’âme, pour espérer réaliser un bénéfice substantiel. Certains retardent même l’emblavement pour vendre leurs semences à prix fort. Simplement en lâchant leur production en petites quantités, de gros propriétaires, notamment les abbayes, peuvent doubler ou tripler leur mise en quelques jours. Selon l’expression du temps, ce sont des « accapareurs » .
L’intérêt est une valeur sûre
Le Magistrat veut agir mais les caisses sont vides. Il faut emprunter. Tous les échevins, solidaires, garantissent un prêt de 100 000 livres. Ils préfèrent cette solution à une augmentation de l’impôt royal. Il est vrai qu’ils seront remboursés avec intérêt. Alerté, le roi abandonne d’ailleurs une partie de ses ponctions fiscales.
L’intendant, Bidé de la Grandville, intervient ici ou là. Il entretient avec certains membres éminents du Magistrat des liens secrets qui leur permettent de protéger leurs intérêts. Un passeport de la ville étant nécessaire pour en sortir des grains, Dervillers, un des syndics, le sollicite en douce pour faire casser cette décision. Une de ses parentes, « négociante interlope », peut ainsi continuer ses trafics au bénéfice de sa famille… élargie.
Pour autant, pas de conséquences. L’impunité est totale. De Hoves peut s’insurger, il ne peut rien. Parfois même, à son grand dépit, ses propositions, balayées d’un revers de la main, sont promptement imposées quand elles sont reprises par d’autres. Ce qui compte, ce n’est pas l’idée, c’est celui qui la présente. Il n’y a pas à dire, on est bien dans un conseil municipal.
La gastronomie politique
Interrompu, le journal de notre échevin ne dit pas comment s’est terminée cette crise frumentaire. Les données historiques prouvent que la situation de Douai, encore fragile l’année suivante, s’est rétablie peu à peu. Quoi qu’il en soit, nos conseillers ne souffrent pas trop de la crise. Elle permet même, à certains d’entre eux, quelques bénéfices substantiels. On peut même interroger à la lecture du journal, dans l’action quotidienne du Magistrat, quelles étaient ses priorités. En parallèle de l’approvisionnement de la ville, de Hoves s’étend beaucoup, en cette période de disette, sur les questions gastronomiques qui agitent ses collègues échevins.
Les docteurs régalent
Toutes les occasions étaient bonnes pour profiter d’un bon repas, si possible gratuit. Quand un candidat au doctorat passait son dernier examen, l’usage voulait qu’il invite l’ensemble du Magistrat à un dîner. Certains impétrants trouvèrent cette dépense excessive. La coutume en souffrit un peu mais les échevins beaucoup plus. Frustrés, ils marquèrent leur désapprobation en refusant de recevoir les nouveaux docteurs en grande pompe. Une collation très pingre à base de mauvais vin et de pauvres biscuits secs fut donnée. Toute la ville moqua ces patrons si gourmands et si peu généreux.
La cuisine électorale
Ces affaires gastronomiques étaient sérieuses. Depuis la conquête de la Flandre par la France, l’élection du conseil était, comme nous l’avons vue, épisodique. Les électeurs, les fameux « bourgeois » , étaient peu nombreux rapportés à la population de la ville. Les candidats – choisis parmi les membres du parlement depuis 1716 – cherchaient leur suffrages. Tous les moyens étaient bons pour y arriver, notamment la bonne chère. Ces désignations passaient par la fourchette, le principe éternel de la cuisine électorale. Le vote acquis, les élus remerciaient leurs soutiens par un grand banquet dans l’hôtel de ville. L’organisation était une affaire compliquée. Tout se discutait âprement, les plats, les couverts, le vin, etc.
Le banquet des échevins, les plats ne sont pas encore arrivés
Des fournisseurs attitrés
Les érudits des « Souvenirs » , reprenant leur source échevinale, résument le sujet : « la ville a bien dans le sieur Dumortier, cafetier, son fournisseur habituel. Ses glaces sont bonnes, son café du plus fin arôme. Ses liqueurs n’ont, à coup sûr, subi aucun mélange de 3/6° de betteraves. Oui, mais messire Jean-Louis Cardon, seigneur de Rollencourt, chef du magistrat de Douai, avait de bien petites alliances. Il était parent de la femme du sieur Mourette, autre cafetier, et voulait lui procurer cette bonne aubaine de travailler pour le banquet municipal. Après avoir rompu bien des lances en faveur de leurs candidats, nos bons échevins transigèrent. Au premier, on donna le dessert et le grand surtout du milieu, à l’autre les glaces, le café, les liqueurs. »
Abondance et profusion
Ce fameux banquet pouvait durer deux jours entiers. La puissance du nouveau Magistrat passait par le nombre de plats mis sur la table. Leur succession s’ordonnait autour du «rôt», point culminant des agapes qui se terminaient par des mets sucrés et salés. Les quantités étaient trop importantes pour être consommées en une seule fois. Comme on ne repartait pas avec un « doggy bag », signe de la libéralité des échevins, les convives pouvaient se faire remplacer par des membres de leur famille. Quand il n’y en avait plus, il y en avait encore et même pour tous les amis.
——————–
On sait que Dubois de Hoves ne fut pas réélu à l’échevinat lors de son renouvellement en 1747mais l’année suivante,la paroisse Saint Pierre a enregistré une ultime trace de sa présence dans la cité. Le 23 juin est baptisé un garçon. La mère est une certaine Marguerite Marquette venue de Raimbeaucourt pour accoucher à Douai. Le curé indique, sans donner son prénom, que cet enfant provient « des oeuvres de M….. Dubois d’Hoves, homme marié » , évidemment notre chevalier. Les témoins sont la sage-femme, Marie Thérèse Bodet, et son époux Jacques Joseph Bertoul, les deux sachant signer. On ignore le destin de cet enfant à l’inverse de son fils légitime décédé à Valenciennes en 1813. Le chevalier de Hoves a disparu lui aussi des archives, enfin pas tout à fait. Ayant quitté Douai à une date imprécise, les sources nous disent qu’il est décédé à Tournai, paroisse Notre-Dame, en janvier 1753.
Max aime apprendre mais parle un peu souvent à la première personne. C’est un travers qu’il combat difficilement. Va falloir l’aider. Il adore la Scarpe et l’orgue de St Pierre, surtout les basses.
Découverte au détour de la lecture des irremplaçables mémoires de Mme Camescasse, la personnalité d’un certain Jules Pinquet réclame aujourd’hui notre attention. Exhumons du néant ce Douaisien qui a frôlé, sans vraiment en faire tout à fait partie, l’histoire de notre ville. Il était, selon Valentine, « un cœur charmant, plein de bonté et ayant l’amour du beffroi ».
Embarquement vers Belleforière
Plusieurs anecdotes savoureuses marquent en effet son originalité. Ainsi cette partie de campagne vers 1860 à laquelle il convie ses amis possédant une voiture, tous de la bonne société. Il leur annonce prendre la tête de la « cavalcade » qui s’élance sur la route du Raquet. Le guide ajoute que l’objectif sera de s’arrêter dans un château dont les propriétaires sont absents pour y manger à leurs frais. L’hospitalité était alors un devoir sacré auquel personne n’aurait pu se soustraire. Tous les participants possédant autour de la cité un lieu de villégiature, chacun d’entre eux, sans mot dire, s’inquiète de cette possible invasion dont il devra assumer la dépense. Voilà la compagnie qui passe devant le château des Luce à Courchelettes. Elle ralentit mais redémarre. « Ouf, pense le maître de maison, ce ne sera pas chez moi » . Le manège se reproduit à Cuincy chez les Dronsart, à Esquerchin peut être chez les Guerne etc. Même inquiétude devant chaque demeure et même lâche soulagement pour les propriétaires quand le cortège après avoir ralenti reprend sa route. Enfin, au terme de cette sinueuse pérégrination, il parvient au lieu-dit Belleforière à Roost-Warendin où les voyageurs découvrent qu’un repas rustique les attendait. Servis par les cochers mis dans la confidence, les invités furent reçus aux frais du facétieux amphitryon.
La poule noire de Pinquet
Décidément excentrique, Pinquet logeait dans une maison place d’Armes, à côté de l’hôtel du Dauphin, au numéro 10. Elle était tellement étroite, à la flamande, qu’elle ne connaissait qu’une pièce à chaque étage, succession verticale du salon, de la salle à manger, de la chambre etc.
Sur la gauche, la quatrième en partant de l’angle de la place, l’étroite maison de Jules. Le « belvédère » est là, c’est un balcon.
Lors de la pendaison de crémaillère, le propriétaire fut dans l’obligation d’accrocher des planches sur chaque mur pour y recevoir ses invités. Tout le monde mangeait en tournant le dos aux convives, organisation curieuse qui n’empêcha pas au repas, selon Valentine, d’être aussi gai que réussi. Signe d’une liberté de mœurs peut être réservée aux bourgeois, encore qu’il ne la montrait pas à son bras dans la rue, Pinquet vivait maritalement avec une jeune femme, « belle femme brune » que toute la ville surnommait la « poule noire » pour son goût des robes sombres comme on les portait sous le Second Empire. L’étrange demeure de Pinquet possédait un belvédère dont on disait qu’il permettait à son inventeur de la surveiller quand elle faisait ses courses car Jules était d’un tempérament jaloux.
Un fils de bonne famille
On croise encore ici ou là Pinquet et sa famille dans les pages de Mme Camescasse. Ce fut ainsi son caveau familial qui abrita la dépouille de l’abbé Lefebvre, doyen de Notre-Dame, qui mourut aussi pauvre qu’il était adoré de ses paroissiens. Autre mention de cette générosité familiale, le « retour de noces » donné par les Pinquet en 1845 à plusieurs jeunes mariés dans leur hôtel de la place du marché aux poissons. La lecture du menu (Romanée 1725, Château-Margaux 1719…) informe sur la magnificence du temps. Plus encore, le programme de la soirée intégralement retranscrit fait comprendre le sérieux qu’on mettait dans la convivialité.
Acte de naissance de Jules, le père est négociant brasseur et habite rue de la sous-préfecture
Les archives de la cité donnent des éléments plus factuels sur la vie de Jules Pinquet qui a traversé presqu’intégralement le XIX° siècle. Né en 1811, il est décédé dans sa ville natale en 1899. Il lui fit d’ailleurs à cet instant, un legs d’importance, l’intégralité de ses biens. La commune le reçut avec reconnaissance, indiquant toutefois qu’une partie était aliénée, ce qui semble indiquer que la fortune de Jules, faite de nombreuses propriétés immobilières autour de Douai, s’était amenuisée à la fin de sa longue vie.
Acte de décès de Jules. Il loge rue Saint Eloi, 11, son cousin Demont est là ainsi que son concierge.
Le père de Pinquet, Philippe, né en 1780 à Râches, était brasseur. Prospère, il faisait partie de ces hommes nouveaux qui devaient leur ascension sociale aux évènements révolutionnaires. Jouissant d’une bonne respectabilité, il était conseiller municipal et fut même un temps adjoint au maire de Douai. Sa soeur, Marie-Gabrielle était l’épouse de Philippe Butruille, brasseur lui aussi, maire de Roost-Warendin, juge de paix et propriétaire du château de Jean Baptiste Paulée à l’abbaye des Prés. Marié à une Marie Demont, Philippe était donc parent de cette famille de juristes dont un des descendants directs, peintre fameux, connut en son temps une certaine célébrité. Outre Jules, le couple avait une fille, Elise, née en 1810 qui fut mariée en 1839 avec Henri Wiart, maire de Cambrai au début de la III° République . Par les Demont, il existe un lien avec la famille Luce avec Louis de Legorgue qui, selon Mme Camescasse, après avoir partagé un cabriolet et son cheval avec Louis Desuède, sera associé durant des décennies à la tribu des Demont-Desuède, Demont-Castille et autres Demont.
L’animateur des plaisirs
Fils d’une famille en vue, Jules paraît jouer à de multiples occasions un rôle d’animateur officiel de la société locale. Il était présent à de nombreuses manifestations publiques, alors même qu’il ne disposait d’aucun mandat, hors son réseau familial, son incomparable entregent et peut être aussi ses célèbres capacités de danseur. On repère ainsi sa présence lors de l’inauguration, en juillet 1855, sous l’autorité de l’abbé Capelle, du Saint Sacrement de Miracle dans l’église Saint Jacques. Plus précis encore, l’année suivante, « délégué par les jeunes gens de la ville », il accueille aux portes de Douai par une harangue patriotique le 14° régiment d’artillerie qui retrouve sa garnison après la guerre de Crimée. Tout au long de la route, de Cantin à Douai, des arcs de triomphe fleuris célèbrent la victoire de Sébastopol tandis que la population massée sur les trottoirs acclame les vainqueurs.
Le café de l’Industrie
On trouve enfin Pinquet mêlé à des controverses juridiques qui auraient ravis les spécialistes du droit commercial. Il existait place d’armes un établissement répondant au nom de « l’hôtel du Grand Homme ». Possédé par une dame Plaisant qui l’exploitait, elle le loua en 1858 aux époux Coillet pour qu’ils le prennent à sa suite. Deux ans plus tard, elle signe le bail à Pinquet du bâtiment contigu – le fameux n° 10 dont il est question au dessus – pour qu’il puisse y ouvrir un café répondant au nom de « l’Industrie ». Il n’exploite pas lui même. En dépit de son activité de brasseur, il n’est probablement qu’un prête-nom. C’est la famille Plaisant qui s’en charge. On se doute que les Coillet ne virent pas d’un bon œil cette concurrence s’installer juste à côté. Le différend se régla devant les tribunaux. Pinquet eut beau se déplacer en personne pour soutenir sa cause, les juges furent insensibles à sa démonstration. Elle soutenait que la loi n’interdit pas à un propriétaire de louer deux maisons distinctes à deux personnes différentes pour y exercer une même activité. Pour les magistrats, toutes sortes d’éléments – les locations successives, l’attitude de la propriétaire – prouvaient la concurrence déloyale, sans parler du non respect des clauses du bail donné aux Coillet que la dame Plaisant avait dénoncé après le premier jugement en sa défaveur. Elle fut comme Pinquet, condamnée aux dépends.
Un boulangiste douaisien
A la fin de sa vie, en 1888, Pinquet fut le leader local du mouvement boulangiste quand le général entreprit, après son éviction de l’armée, une tournée dans le Nord en prévision de l’élection législative partielle d’avril qu’il remportera d’ailleurs haut la main. Ce fut Pinquet en personne qui le reçut à Douai le 12 mars 1888 lors de ce déplacement triomphal. Une foule conséquente accueillit la délégation dans laquelle se trouvait Eugène Mayer, patron du journal La Lanterne, ferme soutien du général. Compte tenu de la popularité du candidat et pour éviter tout problème, le préfet avait consigné les troupes dans leurs cantonnements. Un « punch » payé par souscription fut donné à l’Hôtel de Flandre. Pinquet, au titre de sa position de « vieux Douaisien et doyen d’âge », y fit un très long discours décrivant les qualités du héros qui « avait bien mérité de la Patrie » . il insista surtout sur l’histoire de la cité dont ses moments de résistance, leur trouvant des points communs avec l’épopée du « brav’ général » . Il faut évidemment remettre en perspective cette manifestation de défiance envers la République opportuniste avec le déménagement de l’université à Lille. Le souvenir encore vif de cette décision « inique » explique la popularité de Boulanger dans une cité pourtant connue pour sa modération politique. Pinquet était un des leaders les plus actifs du refus de la disparition des facultés.
Ce dernier trait ne manque pas de piquant quand on considère l’affection que porte Mme Camescasse à son lointain cousin. Son époux, préfet de police de la République naissante, fut un des adversaires les plus résolus des Boulangistes. Sans doute, faut-il encore une fois en déduire que l’amour de la cité de Gayant prenait le pas, pour ces Douaisiens du temps passé, sur toutes les autres considérations.
L’histoire est sa passion et à Douai, elle est servie. Les détails la passionnent car dans ce cas, il faut bien regarder et tenir le nez en l’air. La ville est belle, il faut la célébrer, tel est son credo.
Amis de la poésie bonsoir, Comme le dit l’intéressée régulièrement : il fallait oser —————————————–
Douai c’était moi, j’en étais l’héroïne, l’unique Douaizizaglo l’ennemi, j’allais lui faire la nique Douai pour toi, je mènerai seule la révolte Douaizizaglo mon adversaire, mais mais… virevolte !
Les alliés, les fans, assommés par la nouvelle S’interrogent. Un départ de Douai ? Oh non, pas elle Bientôt, la fuite est confirmée. Juste un petit bond Cadeau du parrain malin sauvé dans son canton
La grosse couleuvre, fallait l’avaler en silence Gageure majeure même pour le notaire vieille France Entendre en plaidoirie qu’on défend Douai à Sin Et dire à Douai sans rire qu’on défendra Sin sans fin
L’ambition s’impose. Devant elle, tout disparait Il y a l’intérêt de Sin, le sien mais pas celui de Douai La vertu tuée d’un coup par le bras corrupteur Comme l’insoumis perdu oubliant ses valeurs
Un mandat pour moi, c’est ce que j’ai toujours cherché Vous m’avez aidée, vous m’aiderez quand je serai perchée Là haut dans le département, celui qui m’a vue naitre Vous m’y verrez souvent près de mon nouveau maître
Ainsi élue, ma place, la mienne, belle et riche chose La seule qui compte, refrain connu de ceux qui osent La grande cité décline, ailleurs est mon destin A moi l’indemnité : je prends mes sous à Sin !
Nestor aime la polémique douaisienne, surtout quand elle est enfouie sous des tonnes de silence. On peut trouver parfois un peu de mauvaise foi dans ses propos mais sans cette liberté, il n’y aurait d’éloges flatteurs.
Il fut une époque où on ne souciait pas des traces du passé. On avait en ces temps troublés des crises, ainsi des guerres, qui détruisaient villes et campagnes. Quand l’orage était passé, on reconstruisait sans se poser de questions. Tout au plus, pour des raisons d’économie ou de rares envies de conserver du beau, on intégrait des bouts de vieux dans le neuf. L’évolution d’une cité était une sorte de processus naturel, faiblement maîtrisé par la règle.
Attention danger ! Article de fond !
Plusieurs siècles de destructions
A Douai, le nombre de « beaux bâtiments » disparus est évidemment supérieur à celui des survivants. Tout le monde connaît l’ampleur des dégâts du siège de 1710 et, plus encore celle des effets du «règlement de 1718 ». Il a fait totalement disparaître la ville flamande en imposant partout un « style français » qui, devenu « classique », est d’ailleurs à peu près protégé aujourd’hui.
Passons sur la Révolution qui a démoli sans vergogne une masse étonnante de chefs d’œuvres architecturaux, ainsi la collégiale Saint Amé ou des établissements religieux qui faisaient pourtant la renommée de la ville.
Nous ne nous appesantirons pas sur la disparition complète des fortifications de 1891 à 1895. Ces travaux ont modifié en profondeur l’apparence de la cité en l’ouvrant sur son espace immédiat. Nous avons quand même conservé quelques portes et gagné des boulevards, dernier refuge de nos chères automobiles.
La porte d’Arras éventrée, juste après la démolition des fortifications. A gauche, l’entrée du pont sur les douves, encore visible de nos jours ® www.cparama.com
A leur tour, les méchants alboches n’ont pas hésité en quittant la ville en 1918 à incendier des rues entières. Ce vandalisme s’explique mal sinon par l’envie d’embêter ceux qui étaient en train de les vaincre. La reconstruction – payée par les « dommages de guerre » – a permis l’éclosion d’un « art nouveau » que les contemporains aimaient peu mais qui est de nos jours plébiscité. Il est vrai que les architectes surent alors mélanger l’ancien et le neuf avec une rare subtilité.
L’Hôtel dit « de Calonne », rue de Bellain, incendié par les Allemands en 1918, superbe bâtiment dont il ne reste rien. ® ecpa
On ne peut pas en dire autant du modernisme de l’après guerre quand les maires de l’époque, Canivez ou Fenain, après une reconstruction ratée imposée par l’Etat, se sont mis à démolir sans aucun état d’âme des bâtiments pourtant anciens. On les conserverait aujourd’hui mais, à l’époque, ils étaient des fardeaux. Entre autres, il existait rue des Wetz de magnifiques hôtels qui ont été remplacés par des édicules dont l’intérêt patrimonial reste encore à trouver.
Façades XVIII° de la rue des Wetz, dont l’entrée de l’abbaye des Prés au fond, juste avant leur démolition au début des années 70 ® Mémoire de Douai
Superbe alignement remplaçant ce qui se trouvait au dessus. Innovation, esthétisme, beauté patrimoniale. On a tout.
Nos 46 monuments historiques
Les meilleurs spécialistes de l’histoire douaisienne ne seraient pas tous capables de citer les « monuments historiques » de leur ville. Même si certains mériteraient de l’être et ne le sont pas, il y est vrai qu’il y en a beaucoup, 46 en tout, dont 11 classés – souvent les plus anciens – le reste étant simplement inscrit.
Précisons avant toute chose que le « classement », plutôt national, est devenu rare quand « l’inscription », régionale, apparait plus courante mais moins protectrice que le premier. Le dernier monument « classé » à Douai est le théâtre qui l’a été en 2003.
Parmi nos voisines et concurrentes, Valenciennes fait moins bien que nous avec seulement 36 protections mais nous sommes faibles à côté d’Arras qui en compte 226 dont une immense partie (104) consécutive aux destructions de la Grande Guerre.
De fait, la fameuse liste de 1840des « monuments historiques » – la première – n’en donne que quatre dans le Nord quand le Calvados en a alors 23. Il faut attendre 1862 pour les voir apparaître à Douai : le beffroi, évidemment, mais aussi l’hôtel de ville qui le jouxte. Voyons là l’effet d’une époque où – c’était du proto Arkeos – on raffolait d’un médiéval aussi romantique que mythifié.
Évidemment, les deux guerres par leurs destructions ont poussé, juste après, les pouvoirs publics à protéger par précaution ce qui restait encore debout. Cela explique la fréquence des années 20 puis 40.
Enfin, la perception d’un danger pour le patrimoine, après l’iconoclastie des années 50 et 60, a convaincu Jacques Vernier – rendons à ce Douaisien d’adoption ce qui lui revient – de protéger quelques joyaux, aujourd’hui restaurés grâce à lui.
L’important c’est de durer
Si les dates de décision des protections sont intéressantes pour la prise de conscience qu’elles révèlent de la part des décideurs, plus opératoire reste toutefois leur période de construction pour comprendre ce qui a « fait monument » dans leur tête. Le compte n’est pas toujours facile quand certains bâtiments – ainsi Saint Pierre – sont un mélange de plusieurs époques.
Pour autant, grosso modo, en ordre de grandeur, le XVIII°siècle, en bonne logique de l’histoire douaisienne, se taille la part du lion avec 16 inscriptions / classements. Dans ce compte, par simplification, la place du Marché aux poissons où chaque maison est classée individuellement (la plupart en 1971) a été rassemblée en une seule unité. Viennent ensuite le médiéval avec 8 protections, le XVII° et le XIX° avec 5 puis 4.
Arrivent enfin les trois décisions concernant des bâtiments du XX° siècle qu’il convient de détailler.
Rue BellegambeL’hippodrome
D’abord le fameux magasin de la rue Bellegambe avec sa forme si particulière (1972). Ensuite l’hippodrome dont la colonnade palladienne ne manque pas de grandeur (1981) et enfin le magnifique ensemble industriel des Textiles de Douai, à Frais-Marais, œuvre de Voilery (2001).
Le portail d’entrée des Textiles de Douai. Ce n’est pas celle de la direction mais du sublime centre de contrôle électrique… Intact !
De fait, un « monument » le devient s’il parvient à dépasser la zone dangereuse du mépris que toutes les périodes architecturales ont connue. Il serait maintenant difficile de détruire un bâtiment du XVIII° siècle qu’on liquidait sans problème un siècle après leur construction, voire même au delà. Si aujourd’hui on commence à respecter les œuvres du XIX° siècle, certaines, comme le montre la situation de l’église St Jacques, n’échappent pas encore au risque de leur disparition. Plus originale, notre région possède le privilège d’être pionnière dans la conservation des bâtiments industriels contemporains. Cette avant-garde est évidemment liée à notre passé glorieux. Selon la formule de Victor Hugo, « en mesurant le gros orteil, on mesure le géant » . Conserver des traces architecturales offre parfois aux habitants une fierté que le présent donne peu.
Les raisons d’une conservation
Cette vision a évolué tout au long du XIX° siècle. Le monument historique, facteur de cohésion sociale, est dévenu un marqueur d’identité, témoin que se passent les générations entre elles. La lecture régulière de l’intéressante page des « Flâneries en Douaisis » le prouve inlassablement. Une bonne part des commentaires sont des souvenirs dans lesquels les auteurs s’identifient aux lieux présentés. Cette culture du monument, individuelle et collective, est d’ailleurs la plus démocratique qui soit. Loin d’être réservé à une élite privilégiée, le patrimoine est un bien commun offert à l’appréciation de tous. Il suffit de le contempler pour en profiter sachant que sa conservation procède d’un double miracle : la force de la loi qui protège et la grâce de l’impôt qui restaure.
Pour sacrifier au dogme religieux actuel sans lequel aucun discours n’est aujourd’hui possible, les monuments historiques constituent aussi un élément du développement durable en renforçant la qualité du cadre de vie. On dira en effet qu’il est plus agréable de vivre dans un lieu au bâti exceptionnel plutôt que dans une zone industrielle ou une cité d’urgence.
Ensuite, la caractéristique propre d’un monument historique justifie un classement décidé « du point de vue de l’histoire ou de l’artau nom de l’intérêt public ». Ce concept peut d’ailleurs susciter des débats. Qu’est ce qui est « beau » ? Qu’est ce qui est « digne d’être conservé » ? Qu’est ce que « l’intérêt public » ?
On remarque à Douai que certaines maisons privées sont protégées et pas d’autres qui pourtant leur ressemblent beaucoup. On imagine assez l’action d’un architecte dit « des monuments historiques » qui, à un moment donné, pour une raison précise, a appuyé cette décision. Il n’est pas toujours évident de réunir ces deux facteurs.
Car l’esthétique est une appréciation subjective, comme le prouve à son tour la formule de l’inscription d’un monument prise selon « l’intérêt d’histoire ou d’art suffisant pour en rendre désirable la préservation ». On peut faire le pari que la beauté de l’usine de Frais-Marais n’est pas appréciée par tout le monde. A l’inverse, de nombreux monuments intéressants ne sont pourtant pas protégés, l’Université par exemple. Le Quartier Caux a attendu 2018 pour être inscrit aux MH, Saint Pierre les années 70.
Comme nous l’avons vu, l’ancienneté intervient aussi, encore qu’elle soit bien difficile à apprécier dans la réalité. A Douai, il n’est pas rare qu’un bâtiment réputé médiéval ait été largement reconstruit au XIX° siècle (La Tramerie, Les « Templiers » et même le beffroi). A l’inverse, la ville est un palimpseste. Toutes les maisons du centre possèdent des caves ou des superstructures internes plus anciennes que leurs aménagements modernes. Le retournement des toitures du règlement de 1718 n’empêche d’ailleurs pas de deviner les anciennes bâtisses fondues dans une même façade comme le montrent certains endroits du plan relief.
L’intérêt d’un patrimoine
Ville d’histoire, Douai possède un patrimoine monumental conséquent, ce qui permet de s’interroger sur le sens de cette conservation.
Il est d’ailleurs notable que la rareté des débuts, sinon les décisions par périodes, fait place aujourd’hui à une fréquence de protections exactement inverse à celle des rénovations. A Douai, comme la multiplication des édits royaux qui prouve qu’on n’arrivait à rien sur un sujet, plus on inscrit, moins on entretient ou sauve.
Notons les deux pointes des protections, l’après-guerre bien sûr mais surtout la dernière qui correspond aux maisons de la Place du Marché aux Poissons
Cet abandon – n’ayons pas peur des mots – est paradoxal puisque ces décisions légales déclenchent l’aide publique. Pour cette raison, beaucoup de collectivités locales s’appliquent à les obtenir en faisant le pari qu’elles seront aidées financièrement lors des travaux. Le Quartier Caux ou l’Hôpital Général doivent leur inscription, entre autres, aux avantages fiscaux que la loi donne aux opérateurs.
A l’inverse, beaucoup de propriétaires privés perçoivent ces protections comme une calamité. Si l’État peut subventionner leurs restaurations – à degrés variables – ils ne peuvent plus disposer de leur bien à leur guise. Quand on y réfléchit, cet impératif de préservation s’avère une intrusion étonnante dans le droit de propriété. En France, 43% des monuments historiques sont possédés par des personnes privées.
Il existe même des situations où la disparition d’un patrimoine découle d’un excès d’exigence. A l’inverse de beaucoup de nos voisins européens plus souples, nous sommes dans une logique très française où se télescopent le coût – plus lourd quand on doit respecter l’apparence originale – et l’impossibilité de prendre quelques libertés avec une rénovation pour la faciliter.
Cette rigidité est d’autant plus curieuse qu’une restauration est toujours le produit de l’air du temps. Les exigences de nos services des monuments historiques ont varié. On acceptait le ciment sur les façades des Capucins dans les années 50. L’aspect actuel de l’Hôtel d’Aoust, très « daté » , découle d’une violence esthétique typique des années 80. De nos jours, on tente un peu plus la nuance et le retour aux matériaux d’origine mais comme le veut la Charte de Venise, on ne revient jamais à un supposé état initial.
Tout le monde connaît l’histoire ébouriffante du beffroi de Bergues, classé en 1840, mais détruit en 1944 par nos habituels touristes en feldgrau. L’impossibilité de trouver un compromis entre les désirs des monuments historiques et la pingrerie municipale a conduit au déclassement du bâtiment pour que la ville puisse, à coup de béton, le reconstruire. Les différences entre l’original et la médiocre copie ne sont pas perçues par les touristes mais le plus amusant reste quand même le reclassement de ce pastiche en 2004 pour qu’il puisse satisfaire aux critères de l’Unesco.
A gauche, le pastiche, à droite l’original. C’est mieux que le jeu des sept erreurs. Une erreur tout court. ® www.beffrois.com
Le paradoxe patrimonial
Devant les difficultés d’assumer le coût des protections à répétition pour lesquelles Douai paraît en bonne place, certains architectes évoquent même le « complexe de Noé » pour le qualifier. Comme un amoureux des chats en abrite chez lui des dizaines sans avoir la capacité de les nourrir tous, créer sans fin des monuments historiques chez soi conduit à ne plus pouvoir les sauver. Du millier de la liste initiale de 1840, la France est passée à 11000 en 1980. Elle en possède 44000 aujourd’hui. C’est probablement une des clés de l’impuissance municipale actuelle. L’excès de monuments tue le monument historique.
Quoi qu’il en soit, citons en conclusion Auguste Rodindécrivant en son temps la contradiction de toute préservation d’un patrimoine historique : « Oh ! je vous en supplie, au nom de nos ancêtres et dans l’intérêt de nos enfants, ne cassez et ne restaurez plus ! Songez que des générations d’artistes, des siècles d’amour et de pensée aboutissent là, s’expriment là, que ces pierres signifient toute l’âme de notre nation, que vous ne saurez rien de cette âme si vous détruisez ces pierres, qu’elle sera morte, tuée par vous, et que vous aurez du même coup dilapidé la fortune de la patrie, — car les voilà, les vraies pierres précieuses ! » .
Max aime apprendre mais parle un peu souvent à la première personne. C’est un travers qu’il combat difficilement. Va falloir l’aider. Il adore la Scarpe et l’orgue de St Pierre, surtout les basses.
Il arrive que nos lecteurs déposent des commentaires sur les pages du blog. Celui-ci a attiré notre attention pour sa qualité ainsi que pour la poésie qu’il dégage.
Nous remercions chaleureusement notre anonyme d’avoir accepté que nous publions son texte qui présente des analyses frappées au coin de l’Histoire quant au salut de notre ville.
On y trouve aussi et surtout une foi dans l’avenir qui réchauffe le cœur. En ce moment, on en a bien besoin.
« Plus sérieusement et pour revenir au sujet, vous dites que que vous ne souhaitez pas que Douai subisse le sort de Denain ou Bruay… » Mais toutes les villes du Bassin Minier ont subi un traumatisme pareil à celui de ces villes.
Dans les années 70, quand on arrivait à Denain, on passait devant Usinor. Monstrueuse usine, toute de bruits et de fureur dont les fours crachaient des flammes qui éclairaient les nuits. Cet endroit grouillait de vies d’ouvriers qui transmettaient leur savoir et leur fierté de père en fils. Puis en entant dans Denain, sur la gauche, il y avait Fives/Cail qui travaillait en sous traitance pour Usinor et les Houillères. Puis il y avait la fosse Renard. Et à droite, ce très vieux coron dont Zola se serait, parait-il, inspiré quand il a écrit Germinal. Tout ça a disparu en peu de temps. Dans la violence du désespoir. Et Denain a sombré dans la misère. Cette ville se relève peu à peu. Grâce à la communauté du Hainaut. Et aussi d’un tramway qui joue son rôle structurant du territoire. Puisse notre réseau de bus en faire de même sur le Douaisis.
Douai aussi a subi ce traumatisme. Mais moins violemment.
Nous avons perdu Bréguet, quasiment Arbel. Et surtout les HBNPC. Et la nuée de sous-traitants qui ont péri dans son sillage. Dans les grands bureaux de la Direction Générale, rue des Minimes, œuvraient des dizaines d’ingénieurs (tous les cadres supérieurs avaient grade d’ingénieur) et d’employés à fort pouvoir d’achat. Charles Fenain, maire de Douai, était salarié par les HBNPC.
La disparition de ces emplois a eu un impact considérable sur le commerce et l’immobilier. Renault et l’Imprimerie nationale n’ont compensé ces pertes que très partiellement.
Mais il y a aussi la disparition des mineurs et, peu à peu, des retraités mineurs et de leurs veuves. Ils vivaient dans ces cités posées à la périphérie de la ville. La Clochette, Dorignies, Frais Marais. Elles étaient pleine de vie avec leurs commerces, leurs associations.
Cette paupérisation de la ville que vous soulignez, c’est là qu’on la trouve principalement. Là où, par facilité, on entasse des misères.
Je suis douaisien de naissance et j’aime ma ville. Je sais ses qualités, ses richesses, ses promesses mais aussi ses défauts, ses manques et ses laideurs.Je n’aime pas ce dénigrement systématique qui en est fait. Je ne reconnais pas ma ville dans ces critiques trop « appuyées » et politiquement orientées.
La ville a besoin de renouveau, d’un coup de fouet. Mais ce ne sera pas, comme le suggèrent certains, en recopiant le passé qu’on avancera. Et c’est moins encore en se battant pour quelques misérables places de stationnement que l’on changera les choses.
La Ville recèle un potentiel artistique, l’Hippodrome, les Gayants, le Musée de la Chartreuse, l’Ecole d’Art, le Jeune Orchestre, la Chorale des Mineurs, etc. qui pourraient être mis en valeur et mieux exploités.
Douai n’est pas mort, Douai ne se meurt pas. Loin s’en faut. »
Max aime apprendre mais parle un peu souvent à la première personne. C’est un travers qu’il combat difficilement. Va falloir l’aider. Il adore la Scarpe et l’orgue de St Pierre, surtout les basses.
Comme son ami Vanlerberghe mais en mieux, le parcours de Jean Baptiste Paulée, enfant de Douai, est emblématique des destins extraordinaires favorisés par la Révolution.
De la légende à la réalité
Son ascension prodigieuse frappait les contemporains qui forçaient le trait sur son origine obscure pour mieux en souligner l’exploit. Présenté comme un « garçon d’auberge quasi illettré », il était en fait le fils d’un hôtelier prospère qui savait parfaitement signer – donc écrire – comme le prouve l’acte de naissance de Jean-Baptiste, enregistré par le curé de la paroisse St Pierre le 17 décembre 1754.
Son nom, Paulée, qui est selon Dauzat une déformation du prénom Paul, est très courant dans le Nord de la France , avec des graphies différentes, ainsi Pollet ou encore Paulet. La forme accentué, plutôt maline, différencie cette famille de toutes les autres.
On sait peu sur la période pré-révolutionnaire de Paulée, sinon qu’il aurait travaillé à l’hôtel de Bourbon (ensuite « de Flandres »), place d’Armes, qu’il recevra de son père en héritage. Selon la légende, il aurait épousé la cuisinière de l’auberge. Ce « cordon bleu » traitant avec beaucoup d’attention les clients dont il attendait des avantages, il en aurait tiré ses premiers succès.
Il n’en est rien. Si notre aubergiste s’était marié une première fois avec une demoiselle Delassalle, devenu veuf, il a ensuite épousé en 1783 une certaine Marie Barbe Dervaux. Loin d’être une spécialiste des fourneaux, celle-ci était issue d’une famille de censiers aisés qui possédait le château de Lewarde.
Lewarde, 19 août 1783, tout le monde signe, la mariée à côté du marié
Son frère, Paul Joseph sera maire de la commune au début du siècle. Mieux, il est l’arrière-grand-père maternel de Mme Camescasse par sa fille, Adèle, qui épousera en 1820 Louis Delegorgue.
L’hôtellerie sous l’Ancien Régime est peu documentée. Les voyageurs, notamment anglais, décrivent une offre flamande de qualité, à l’inverse de celle des auberges du Midi jugée plus discutable.
On peut faire l’hypothèse que l’hôtel de Bourbon, sur la plus belle place de la ville, entrait dans une catégorie supérieure qui offrait à son « maître d’hôtel », c’est à dire son patron, de confortables revenus. De même, dans une ville de garnison, de plus siège d’un parlement, une auberge réputée était le centre d’un réseau étendu de relations et d’informations qu’il pouvait mettre à son profit.
Le début de l’ascension
Quoi qu’il en soit, loin de l’hôtellerie, tout indique que Paulée s’est essayé relativement tôt au commerce international dont d’abord celui des grains, spécialité de Douai. L’approvisionnement de son hôtel l’avait probablement habitué aux circuits d’échanges, sachant que le débouché naturel du Douaisis est d’abord l’ancienne Flandre. Tournai notamment, ville avec laquelle tous les bourgeois importants, survivance du passé, possèdent des liens familiaux ou professionnels. Sur les actes, avant 1789, il se présente d’ailleurs comme « négociant », ce qui démontre qu’il avait très tôt dépassé son ancienne pratique.
Sépulture de Julie Paulée, 11 mois, fille de Brigitte Delasalle et de Jean-Baptiste, « négociant », St Albin, février 1783
Comme un Bonaparte qui ne serait rien sans elle, la Révolution va changer le destin de Paulée. Signes de son adhésion aux temps nouveaux, il fait partie de la Garde Nationale et du conseil municipal, tout en étant membre de la franc-maçonnerie locale. Il est une des personnalités douaisiennes – intéressées – qui, dès 1790, réclament l’achat des biens nationaux par la commune, préalable légal pour qu’ils puissent ensuite être revendus… à leur profit.
En février 1792, Paulée acquiert pour près de 20 000 livres le couvent des Dominicains. Puis, trois ans plus tard, en septembre 1795, alors qu’il est déjà lancé dans les affaires de haute volée, il investit près de 2 millions pour s’emparer de l’abbaye des Prés. Il y installera à grand frais une demeure dont le luxe frappera les Douaisiens qui en parleront longtemps, même après sa démolition.
A partir d’avril 1792, un autre évènement lui a en effet donné l’occasion d’associer l’enrichissement radical à ses opinions politiques avancées. La guerre déclarée par la France contre l’Autriche-Hongrie va plonger le pays et la Flandre en particulier dans un long conflit armé. S’il est ruineux, le coût est relatif : les conquêtes sont une manne financière pour la République.
Paulée sera exactement à la rencontre de ces deux mouvements qu’on hésite un peu à qualifier de vertueux. Lancé dans le lucratif commerce des fournitures militaires, il livre surtout des vivres, ainsi des grains, que sa connaissance du secteur lui permet sans doute de rassembler facilement, sans parler de sa capacité à mobiliser des fonds, les siens et ceux de ses innombrables associés.
A cette époque, l’armée ne dispose d’aucun service d’intendance, ni de moyens logistiques. On sous-traite à l’ancienne mode. Des fournisseurs passent un accord avec l’Etat en se chargeant de tout (marchandises et transports) contre une rémunération confortable. Paulée, d’abord sans doute intermédiaire, devient très vite actionnaire de diverses « compagnies des équipages militaires » lesquelles, compte tenu des volumes en jeu, manient des sommes énormes pour assurer la livraison des vivres nécessaires aux unités combattantes.
Des aventuriers aux confins des banquiers
Durant cette période qui ne se stabilisera financièrement qu’après la fondation de l’Empire, fournisseurs et banquiers apparaissent souvent alliés dans cette fièvre affairiste. Paulée sera ainsi associé à son compatriote Vanlerberghe tout en étant en relation d’affaires avec les Panckoucke de Lille, Declerc de Dunkerque ou encore les Gossuin d’Avesnes.
Tous ces manieurs d’argent se confondent dans ces opérations aussi risquées que rémunératrices dont le statut moral laisse beaucoup à désirer du côté des compagnies comme celui de l’administration.
Le mécanisme d’enrichissement procède de la capacité à rassembler le numéraire qui permet l’achat des fournitures. Le prix demandé en contrepartie à l’Etat permet un excellent bénéfice, sans doute accru par le prix réellement payé auprès des producteurs. Il faut aussi ajouter les pots-de-vin passés avec les généraux qui jouent des quantités comme de la qualité des marchandises. Si l’armement est irréprochable, les effets militaires sont parfois lamentables. Les semelles des souliers en carton étaient courantes…
Pour autant, le paiement – nous sommes en pleine période des assignats – peut mettre les fournisseurs en grande difficulté quand la valeur nominale du prix s’éloigne trop de sa valeur réelle, ce qui sera systématiquement le cas jusqu’au Consulat. Ce décalage mènera certains fournisseurs à la banqueroute. Ayant payé les livraisons, parfois par un emprunt, ils sont remboursés avec de la monnaie papier qu’une inflation galopante réduit à peu de chose.
Comme on l’apprend à l’école, invention géniale, les assignats étaient garantis sur les biens nationaux dont ils étaient la contrepartie en valeur. Mais à la fin de la Convention, tous ceux situés en France ont été gagés ou vendus alors même que la planche à billets a tourné à plein (valeur des biens : 3 milliards, assignats en circulation : 50 milliards). Seules les confiscations qui suivent les conquêtes militaires peuvent permettre aux détenteurs d’assignats de rentrer dans leurs frais.
Possédant une masse considérable de papier, Paulée obtiendra ainsi du Directoire en 1797 un décret qui l’autorise à acheter pour 16 millions de biens nationaux en Belgique, fruit des confiscations menées au détriment des congrégations religieuses. Il acquiert ainsi une multitude d’exploitations à Charleroi, Mons et évidemment Tournai. On trouve dans ces achats de « gros morceaux », ainsi les abbayes de Gembloux et d’Argenton.
S’il existait une forte différence entre sa créance et ce que l’Etat lui a proposé comme remboursement en nature, Paulée se rattrape sans difficulté par la sous-estimation de ces biens, probablement un tiers de la valeur réelle. On peut supposer que notre Douaisien, en voisin averti, connaissait parfaitement le potentiel de cet achat.
Un financier de haute volée
Dans la gestion de ses affaires, Paulée démontre qu’il avait une connaissance très précise des questions financières. Cette expertise contredit facilement la réputation d’inculture qui lui a été faite de son vivant et qui subsiste curieusement jusqu’à aujourd’hui. Un mémoire sur la nécessaire réforme des finances publiques publié en 1799 expose une hauteur de vue qu’on ne s’attend pas à trouver dans la tête d’un « garçon d’auberge quasi-illettré » .
Réflexions sur les finances, JB Paulée, Paris, 1799
S’il est probable qu’il ait été aidé dans cette publication par divers spécialistes, il devait toutefois être capable de soutenir ses démonstrations devant les ministres ou grands commis avec lesquels il traitait. Pour autant – il était connu pour ces choix – Paulée sut s’entourer de collaborateurs de valeur, nombreux et surtout grassement payés qui ont contribué à maintenir et faire fructifier sa fortune.
Une dernière caractéristique différencie Paulée de ses collègues et qui, là encore, atteste de son habileté, c’est sa capacité à traverser, fortune faite, tous les aléas qui ont suivi la Révolution et l’Empire. Avec la dépréciation monétaire déjà évoquée, toutes sortes de risques guettaient ces aventuriers, entre autres la faillite mais, pire encore, la prison.
Si le gouvernement acceptait, du fait de l’urgence et de la nécessité, quelques entorses à la règle, l’exagération pouvait mener en cellule ou à l’échafaud. Accusés de prévarication et de soustraction à l’impôt, Vanlerberghe ou Ouvrard furent ainsi brièvement emprisonnés. Paulée, pourtant très lié avec ses deux collègues, lui même régulièrement mis en cause, réussit miraculeusement à échapper aux foudres de la justice.
Il faut peut être voir ici un effet d’une utilisation bien comprise de ses ressources financières ou, mieux, l’existence d’appuis efficaces au plus près de l’Etat. Paulée était ainsi proche de Merlin, un temps Directeur, qu’il soutiendra à son tour matériellement quand le jurisconsulte sera exilé aux Pays-Bas après la Restauration.
Mémoire en défense de Paulée qui souhaite « éclairer la religon » des députés du Conseil des Cinq Cents sur son enrichissement, 1798
Dès le début du Consulat, Paulée, par acte notarié, informe de son retrait de toute activité de négoce, dans la capitale ou ailleurs. S’il se défait de diverses propriétés, il conserve toutefois la plus grande part de ses possessions. On lui attribuera régulièrement, chiffre rapporté à de multiples reprises dont le montant interpelle par son immuabilité, 500 000 francs de rentes, produit de plusieurs milliers d’hectares de terres agricoles (9697 exactement).
Il recourt en Belgique à plusieurs agents d’affaires chargés de gérer, non seulement les fermages qui sont énormes en termes de revenu mais tout autant le placement de ces capitaux auprès de financiers ou de commerçants. Il lui arrivera ici ou là par le biais d’un prête-nom de réaliser quelques opérations mais il ne reprit jamais ses activités passées. Elles auraient été d’ailleurs, compte tenu de l’assainissement menée par le régime napoléonien et la sévérité de l’Empereur envers l’agiotage, bien moins rémunératrices qu’à la folle époque du Directoire.
Après l’aventure, la rente
La légende une fois encore présente Paulée vautré dans le luxe de ses palais et qui dilapide sa fortune comme tout parvenu se devait de le faire puisqu’elle avait été si mal gagnée. Une fois encore, ce n’est pas tout à fait exact. Si son goût pour le luxe, les comédiennes et la bonne chère ne se démentit jamais, il conserva ses richesses jusqu’au bout.
Selon plusieurs témoignages, il était entiché de musique mais surtout de théâtre, la tragédie ayant sa préférence. Il fut longtemps le protecteur de Mlle Duchesnois qui avait l’avantage d’être née en voisine à Saint-Saulve.
Partageant son temps entre Douai et Paris, il faisait de nombreux séjours dans son hôtel de la rue de Provence. Il en profitait pour y donner des dîners recherchés où il invitait de préférences des gens de théâtre et des personnalités « qui comptaient » dans la société parisienne.
Un témoin raconte : On y faisait bonne chère, bien qu’on dût subir toutes les manies, toutes les excentricités de son service de table qu’il dirigeait lui même. M. Paulée était alors d’un assez grand âge. Il ne manquait ni d’esprit, ni d’obligeance. Il était presque aphone et lorsqu’il voulait parler, il fallait que tout le monde se tut. Il disait donc à chacun à voix basse : « écoutez moi donc ! »
Mort à Douai en 1832, Paulée n’eut qu’un fils, Jean-Baptiste César, né en 1789, officier de Hussards dans l’armée napoléonienne. Chevalier de la Légion d’Honneur en 1813, il avait épousé trois ans plus tôt l’une des filles Vanlerberghe, Sophie. Cet évènement fut le « mariage du siècle » compte tenu des fortunes qui s’alliaient à cet instant, cérémonie toutefois ternie par les déboires judiciaires, au même moment, du père de la mariée.
César Paulée, lieutenant d’Etat-Major, tout juste décoré de la Croix, 1813
Si César est décédé jeune, en 1831 – un an avant Jean-Baptiste – sa fille Aglaé, née en 1811, fut la direction unique de toutes les richesses de son grand-père paternel, sans même évoquer celles de sa mère Vanlerberghe. Elle épousa en 1836 Tanneguy Duchâtel, fils de sénateur, comte d’Empire, ministre à plusieurs reprises sous la Monarchie de Juillet. De ce personnage fastueux aux mains pleines, Mme Camescasse, peut être parce qu’elle en était apparentée, disait le plus grand bien.
Tanneguy Duchâtel, époux d’Aglaé Paulée
Le ménage Duchâtel eut un fils, Charles, ambassadeur puis député, qui épousa en 1874 une Harcourt mais surtout une fille, Rosalie, mariée en 1862 au duc de la Trémoïlle. La veuve de César Paulée, devenue entretemps vicomtesse Jacqueminot, toujours vivante, eut donc l’honneur de voir sa petite fille, descendante directe, parait-il, d’un aubergiste douaisien, sublimée en véritable duchesse de France.
L’histoire est sa passion et à Douai, elle est servie. Les détails la passionnent car dans ce cas, il faut bien regarder et tenir le nez en l’air. La ville est belle, il faut la célébrer, tel est son credo.
Nous utilisons des cookies pour vous garantir la meilleure expérience sur notre site web. Si vous continuez à utiliser ce site, nous supposerons que vous en êtes satisfait.OkPolitique de confidentialité