Un Tartare à Douai

Contrairement à une idée aussi locale que reçue, il peut arriver que des hommes célèbres fassent honneur à notre cité sans y être né.  La vie du baron de Tott est un roman dont Douai constitue un chapitre intéressant puisqu’à l’exemple de Jacques Lesaige, il nous rapproche de l’Orient.

Un hussard au service de la France

Son père André (1698-1757) faisait partie de la diaspora hongroise qui, après l’échec de la révolte contre l’Autriche (1703-1711), avait émigré en Turquie à la suite de leur chef, le prince Rákóczi. Après quelques années passées à Istanbul, entré au service de la France en 1720, il devint officier puis colonel du célèbre régiment des Hussards de Bercheny.

Son fils François (en magyar Báró Tóth Ferenc), notre tartare, est lui né en 1733 à Chamigny d’une mère française. Très jeune, il embrasse la carrière des armes lors de la guerre de succession d’Autriche où Louis XV, allié à la Prusse, affronte les Habsbourg. Blessé à Bataille de Lauffeld en 1747, il suit, la guerre terminée, son père dans plusieurs missions diplomatiques en Orient.

Exploits au service de la Sublime Porte

Cette première expérience est le début d’un séjour de vingt ans auprès de la Sublime Porte durant lequel De Tott va défendre les intérêts du roi de France en apportant au sultan, notre allié depuis François 1er, toute l’étendue de ses connaissances militaires.

D’abord envoyé auprès du khan de Crimée, il se rend en 1769 à Istanbul où il réussit à approcher le sultan Moustafa III. Ce dernier, qui lui confie la poursuite de la réforme militaire initiée par Bonneval Pacha, lui permet de moderniser l’artillerie ottomane en introduisant les nouveautés techniques (fonderie, normalisation des projectiles, affuts mobiles etc.) que Gribeauval met en œuvre en France au même moment.

La Turquie qui est en guerre contre la Russie depuis 1768 essuie de nombreux revers. La flotte de Catherine II menace le détroit des Dardanelles donc, pour la première fois de son histoire, Istanbul.

Déployant une activité prodigieuse, De Tott renforce les fortifications côtières. Il augmente leur puissance de feu à un tel niveau que les navires russes, pourtant conquérants, n’osent pas forcer le passage.

Après ce succès qui le fait connaître de l’Europe entière, y compris de la tsarine qui ironise sur ce « chevalier Tott, qui se tuera à force de fondre des canons et d’exercer des canonniers », le baron continue son œuvre auprès du sultan.

Malheureusement, sa vision d’une réforme profonde de l’armée ottomane le rend peu à peu suspect parmi les chefs militaires, notamment les janissaires, hostiles au changement qui menace leur puissance. La mort du sultan en janvier 1774 puis le catastrophique traité de Koutchouk-Kaïnardji passé avec la Russie en décembre de la même année, fragilisent sa position. Le baron de De Tott quitte Istanbul en 1776.

Au titre de son expérience ottomane, le ministre de la Marine Sartine lui confie en 1777 une mission d’inspection des consulats « dans les Échelles du Levant et en Barbarie » dont le but caché était une exploration de l’Égypte destinée à préparer l’éventuelle annexion de cette province par la France. Les enseignements de cette mission seront la base de la future et célèbre expédition menée par Bonaparte vingt ans plus tard.

Lieutenant du roi à Douai

Le baron de Tott possédait parfaitement la langue turque et connaissait bien les institutions et les mœurs de l’Empire ottoman.

Ses « Mémoires sur les Turcs et les Tatares » publié à Amsterdam (en fait Paris) en 1784, a été traduit et lu dans toute l’Europe. Document de premier ordre dont le style alerte justifie son statut de « best-seller », l’ouvrage, qui est une critique du despotisme oriental, confirme que le déclin de la Sublime Porte en fait une proie pour l’Occident.

On imagine sans peine l’intérêt qu’on porta dans la capitale de la Flandre française au nouveau lieutenant du roi dont le prédécesseur, Saint Ferréol de Villedieu, était resté en poste à Douai plus de vingt ans.

Maréchal de Camp depuis 1781, De Tott n’était pas issu des familles nobles les plus prestigieuses. Il présentait même un profil de diplomate aux confins de l’aventurier. Sa présence à Douai, pourtant brève, marqua les esprits par une personnalité haute en couleurs dont les bords de Scarpe n’avaient pas l’habitude.

Si plusieurs auteurs attribuent au baron de Tott une qualité de gouverneur qu’il ne possédait pas, c’est parce que la distinction entre le gouverneur, le lieutenant-général et le lieutenant du roi est difficile à faire.

Pour les premiers, en dépit de la construction en 1735 d’un hôtel de fonction visant à les obliger à habiter à Douai, ils n’y résidaient pas ou peu. Le lieutenant-général assure en théorie une sorte de suppléance du gouverneur mais, peu à peu, l’attribution de cette charge de père en fils l’a transformée en titre honorifique n’obligeant personne à l’assumer réellement. En 1785, le gouverneur de Douai est le célèbre marquis de Bouillé et le lieutenant-général Henri Ignace Duhamel, conseiller.

Restait enfin le lieutenant du roi qui, « tenant lieu du monarque à Douai » , habite en ville et assure la direction des affaires militaires et civiles. De Tott s’était installé dans la fameuse « maison aux quatre coins » de la rue Saint Julien qui occupe un quadrilatère entier – d’où son nom – et qui existe toujours. Accueillant l’école Saint-Joseph jusqu’en 2011, sa désaffectation a été suivie par quelques travaux de sauvegarde.

L’emprise du lieu, certaines décorations intérieures, le portail monumental, donnent, en dépit des outrages du temps, une idée du luxe dans lequel le lieutenant du roi exerçait ses fonctions.

Cette demeure, fruit d’additions successives comme le prouvent certains indices, ainsi des fenêtres à meneaux sur la façade de la rue St Julien, fut aménagée en 1721 par un négociant de Lille, Charles de Savary. Son fils, Alexandre, bourgeois de Douai, ancien officier, contrôleur du roi à Paris, vendit l’ensemble en 1756 au sieur Dehault magistrat.

Sur le plan Robaut de 1850, la propriété est une sorte de grand jardin. Elle est bordée du côté de l’église Saint Jacques par un petit canal qu’il fallait franchir pour y accéder. A cette époque, elle est possession d’Alfred Dupont avocat, administrateur de la Compagnie des mines de Courrières, député monarchiste durant l’Ordre Moral, décédé en 1887.

C’est dans ce cadre que le Baron de Tott organisa des fêtes qui restèrent longtemps dans la mémoire douaisienne pour leur fantaisie empreinte de « turqueries », surtout quand le « gouverneur » ose le caftan et le turban.

Curieux de tout, De Tott pratiquait les arts. Il était d’ailleurs un peintre d’assez bonne facture, comme le sera, quoique plus professionnelle, sa fille Sophie. Une de ses toiles, disparue depuis 1918, « Vue prise en Crimée. Marine avec figure » fit d’ailleurs un temps partie du fonds de la Chartreuse.

On ignore si De Tott a exercé ses talents d’ingénieur et d’architecte dans sa demeure ou même les fortifications de Douai comme il l’avait fait sur le Bosphore. On peut imaginer qu’en spécialiste de l’artillerie, il s’est intéressé de près à la marche de la fonderie ainsi qu’à l’organisation des régiments de la place. Tout au plus, plusieurs auteurs signalent à son initiative la construction en 1787 d’un « kiosque » aux abords de la porte de Paris qui aurait été, comme son nom l’indique, de style ottoman.

Cette construction était peut être liée, cette même année, ainsi que le rappelle Plouvain dans ses « Ephémérides » au séjour fait par Isaac Bey à Douai. Réfugié en France après sa disgrâce auprès du sultan, l’exilé est logé chez le baron qui le connaissait depuis son séjour à Constantinople.

La Révolution mit un terme au séjour de notre gentilhomme magyar à Douai lorsque les régiments se mirent à s’agiter sous l’empire des idées nouvelles. En juin 1790, menacé par des soldats auxquels il avait refusé le droit de se « fédérer », De Tott doit prendre la fuite.

En homme à poigne, il tenta en effet de rétablir l’ordre par une fermeté qui, certes dans sa manière, n’était plus de mise. Les factieux, loin d’être calmés, se soulevèrent, décidés à « lanterner » leur chef, coupable de « despotisme », accusation qui prend toute sa saveur quand on considère les critiques du Baron sur le régime ottoman.

Un groupe d’officiers, inquiets quant au salut de leur supérieur mais peut-être aussi quant à ses initiatives, organisèrent son départ de la ville qui ne fut possible, parait-il, que les armes à la main.

De Tott passa ensuite en Suisse puis en Hongrie où son ami, le prince de Batthyány, lui offrit l’hospitalité dans sa propriété de Tarcsa, de nos jours Bad Tatzmannsdorf en Autriche. Toujours actif, il s’occupait de recherches scientifiques dans un laboratoire construit pour lui et qui a subsisté jusqu’à aujourd’hui.

Perspicace quant à la solidité du nouveau régime de France, marqué de plus par l’exécution du roi qu’il avait longtemps servi, le Baron de Tott fit reconnaître par l’empereur ses origines nobles et magyares au début de 1793. Son décès, peu après, ne lui permit pas de profiter longtemps de ces retrouvailles avec ses racines familiales.

L'histoire est sa passion et à Douai, elle est servie. Les détails la passionnent car dans ce cas, il faut bien regarder et tenir le nez en l'air. La ville est belle, il faut la célébrer, tel est son credo.

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