Douai en 1900

Vue début XX° prise du beffroi de Douai

Les connaisseurs de l’histoire douaisienne sont familiers des mémoires de Madame Camescasse que nous avons présentés voilà quelques temps.
À la même époque – sans doute  la plus prestigieuse avec le XIII° siècle – d’autres témoins ont évoqué notre ville dans leurs souvenirs ou leurs carnets de voyage. Il n’est jamais inutile de s’y plonger.

On connait ainsi le célèbre Hippolyte Taine qui a fait de brefs séjours à Douai à la fin du Second Empire mais surtout le géographe Raoul Blanchard qui y a résidé à partir de 1900.

Y demeurant deux années scolaires, l’ancien professeur a donné de ce séjour d’intéressants détails sur notre ville à l’aube du XX° siècle.

Une riche carrière universitaire

Né en 1877, Raoul Blanchard était le fils d’un inspecteur des eaux et forêts. Il fut, par leur commune origine orléanaise, proche de Charles Péguy dont il a laissé un beau portrait, éprouvant envers cet aîné des « sentiments dont il se départirait jamais : admiration et soumission » .

C’est sur le conseil du « grand homme » qu’il choisit la voie de l’enseignement et l’École Normale Supérieure où il dévoila des capacités exceptionnelles.
Reçu premier à l’agrégation d’histoire-géographie, il fut, à la suite de ces succès, professeur de lycée à Douai puis Lille, avant de se lancer dans la carrière universitaire.

Disciple de Vidal de la Blache, Raoul Blanchard est un des grands pionniers de la géographie moderne, notamment par sa thèse célèbre « La Flandre » , soutenue à Lille en 1906, somme qu’on peut encore lire aujourd’hui avec profit.

Il se tourna ensuite vers les études alpines après avoir créé la chaire de géographie à la Faculté de Grenoble. Son audience fut rapidement internationale. Après Harvard, il exerça au Québec où « ce père de la géographie montréalaise » laissa un souvenir inoubliable, à tous les points de vue.

A la fin de sa longue existence, Raoul Blanchard, écrivit deux livres de souvenirs (1961 et 1963) dont la précision, un demi-siècle plus tard, est étonnante.
Si notre cité a, comme tant de choses, oublié son court passage, ce témoignage est là pour nous le rappeler.
Il nous offre surtout, par ses descriptions pleines de verve, la belle apparence du « Douai en 1900 » .

Douai vu par un géographe

Blanchard a su saisir les mutations de la cité, certes avec la disparition récente de ses fortifications, mais surtout le vigoureux développement industriel de sa périphérie du fait de l’extraction minière.

D’où une différenciation sociale et spatiale qui s’accuse au début du XX° siècle : « les divers éléments de cet amalgame paraissaient vivre à l’écart les uns des autres. Les magistrats ne frayaient guère qu’entre eux ou avec quelques gros propriétaires fonciers. Les officiers se fréquentaient entre officiers.
Les ouvriers des usines et les travailleurs du charbon vivaient dans les faubourgs. Au nord de l’enceinte, des mineurs occupaient à Dorignies le groupe de corons le plus navrant que j’ai jamais vu » .

La rue principale de Dorignies (aujourd’hui Jean Jaurès) et son célèbre estaminet « Au bon Coin »

L’analyse géographique ne perd pas ses droits. Blanchard livre une description qu’on pourrait avec profit placer dans les actuels manuels scolaires :
« les fonctions urbaines de Douai étaient complexes. Depuis deux siècles, la ville était le verrou arrière du système fortifié de Vauban et, comme tel, entouré d’épaisses fortifications qu’on avait récemment fait disparaître.
Mais il lui en était resté un rôle militaire éminent, avec une forte garnison de deux régiments d’artillerie, des fantassins, un arsenal.

Il est vrai que la ville avait conservé sa cour d’appel, une des plus étoffées de France, qui comportait tout un cortège de magistrats et de gens de la basoche. Le rôle administratif qui avait été longtemps l’apanage de Douai, chef-lieu du département du Nord lors de sa création, n’en était pas moins fortement amoindri.

La palais de justice, ancien Parlement de Flandre, avec sa belle façade XVIII°, œuvre de Lequeux.

Mais la ville avait conquis d’autres qualifications. Établie juste au bord méridional du ruban charbonnier, à distance presqu’égale de la frontière belge et des dernières fosses du Pas-de-Calais, elle était devenue la capitale du bassin houiller. C’est dans ses murs que se réunissaient périodiquement le Comité des Houillères.

Attiré par la proximité du charbon, des usines s’étaient installées dont la plus puissante, qui travaillait les métaux, s’appelait les « Etablissements Cail » et c’était vraiment une grosse affaire. Ainsi la combinaison était elle assez hétéroclite » .

Disparités urbaines et rurales

Après avoir espéré en vain le lycée d’Orléans, le « cacique » de la promotion reçut, faveur de l’administration, un poste à Douai, nomination qui devait en théorie lui permettre de profiter de la proximité de Paris, ce qu’il ne fit pas comme nous le verrons plus loin.

L’ancienne gare de Douai, construite en 1846, a été détruite lors du bombardement allié d’août 1944 qui conduira à la réorganisation complète du quartier de la gare.

Il débarque de la gare accompagné de sa mère pour découvrir juste en face « le haut mur sévère d’une caserne d’artillerie, paysage austère qu’un de mes collègues comparait irrévérencieusement à La Roquette » .

Ce bâtiment, dont une des façades longe la place Saint Jacques (future Carnot) était l’ancien collège des Anglais. Cette « caserne Durutte » sera détruite à la fin de la Grande Guerre.

L’austère façade de la Caserne Durutte de la place Saint Jacques

Pour autant, cheminant vers la rue Saint Jacques, il observe une ville « habitée bourgeoisement, entremêlant des rues commerçantes et des voies aristocratiques.
L’aspect n’en était pas désagréable, d’autant que ces rues étaient soigneusement balayées, à la charge des occupants des immeubles qui devaient nettoyer jusqu’au milieu de la chaussée » .
Il aperçoit ensuite « la rivière de Scarpe (qui) traversait la ville, rivière asservie et enchaînée. Ce n’était guère qu’un large canal sans courant apparent, ligoté entre des quais de pierres mais animé par le continuel passage des péniches. « 

La « rivière Scarpe asservie et enchainée » à l’entrée des eaux …

L’impression que lui laissent les bâtiments est positive. Il apprécie « les fortes maisons d’un ou deux étages (qui) dressaient de hauts toits roux, tout empennés de cheminées. Elles s’aéraient d’une multitude de fenêtres garnies de fins rideaux impeccablement entretenus » .

Il sera ensuite, quand il connaîtra mieux la cité, frappé par la multitude des « édifices publics » dont profite la ville. Il tient à faire une liste qu’il est intéressant de comparer à notre équipement actuel :
« caserne, arsenal, palais de justice, lycée, école de musique, école des industries alimentaires (ancienne université), prison, couvent – dont celui des jésuites anglais – églises, dont certaines d’une architecture estimable et enfin le très noble hôtel de ville érigeant une tour à clocheton du meilleur effet » .

L’hôtel de ville et son célèbre beffroi. Devant, l’entrée inaugurée par Jules Maurice sous le Second Empire

Toujours facétieux, le jeune professeur ajoute à ces remarquables infrastructures l’aménagement suivant : « il est enfin un trait qui m’a frappé dès mes premiers contacts avec la ville : l’abondance des vespasiennes. Il y en avait partout. Mon sens géographique me suggéra aussitôt que la présence de ces édicules était lié à un usage constant et copieux de bière » .

Pour finir, Blanchard ajoute qu’il « estimait d’autant plus la ville que la campagne environnante était atroce. Grand marcheur et géographe, je voulais explorer la contrée et y faire de longues randonnées. J’y renonçais vite, tant le spectacle était peu ragoûtant.
Des routes pavées ou boueuses, d’insipides labours. A l’horizon, les silhouettes grimaçantes des terris voisinant avec les chevalements et les hautes cheminées des sièges d’extraction
.

La fosse 3 des mines de l’Escarpelle à Dorignies

Partout, l’odeur écœurante montant des silos à betterave. Il fallait aller loin jusqu’au marais de la Sensée à Arleux pour trouver une nature modeste mais impolluée, de l’herbe, des joncs, des peupliers, des eaux. Je regrettais le Val de Loire et me retranchais dans la ville » .

Le lycée de Douai

L’enseignement, c’est logique, occupe beaucoup les Mémoires du jeune agrégé. Mais à l’inverse de Taine, trente ans plus tôt, les relations universitaires comme d’ailleurs celles avec la notabilité locale, prennent peu de place dans son témoignage.

La rue de l’Université, laquelle est remplacée – à droite par l’école des industries agricoles

Il arrive en effet une dizaine d’années après le déplacement des facultés à Lille qu’il approuve : « on lui avait enlevé son université pour la transférer à Lille et c’était justice. Mais les Douaisiens en avaient gardé une solide rancœur » . On sait que ce déménagement, en 1887, qui déclencha à Douai une grave crise politique, constituera pour la cité un durable traumatisme.

Avec le ressort judiciaire conservé de justesse, le lycée reste toutefois un des points forts de la ville. D’abord impérial puis royal, il fut longtemps le seul du département.
En 1900, le réseau secondaire s’est diversifié mais le nombre d’élèves qui y accèdent reste limité, à peine 2% des sortants d’école primaire.
Les effectifs sont faibles à Douai. L’année de son arrivée, 400 élèves, de la 6° à la Terminale, en comptant même les candidats à St Cyr (la fameuse « Corniche » ), sont accueillis dans les murs.

Curieusement, en dépit de son importance et alors même qu’elle se déploie à cet instant, Blanchard ne dit pas un mot de la réforme du lycée qui équilibre en 1902 enseignements modernes et classiques, tout en donnant aux bacheliers l’égalité d’accès à toutes les facultés. Cette organisation restera inchangée jusqu’aux années 1970.

« Dès la rentrée, je m’étais rendu au lycée, ample édifice de briques, pourvu de vastes cours, dans l’ensemble pas trop rébarbatif, vraisemblablement un héritage de jésuites » .
Comme le voulaient les usages du temps, il est reçu par le proviseur, Courcout, lequel dirige l’établissement depuis 1898 à la plus grande satisfaction du recteur.
D’une santé fragile, ce dernier disparaîtra brutalement, à quarante ans, avant la fin de l’année scolaire. Blanchard le regrettera sincèrement « d’autant que son successeur ne le valait pas » .

Comme parfois, il ne devait pas être facile de succéder à un collègue aussi estimé. Edouard Carette, précédemment proviseur du lycée Mignet d’Aix, dut sans doute sa nomination en cours d’année à son beau-père secrétaire général de la questure du Sénat. Il dirigea le lycée de Douai jusqu’à sa retraite, peu avant la Grande Guerre.

Blanchard rappelle la façon dont s’est passée son inspection : « il se trouvait que le nouveau proviseur, bien qu’agrégé de grammaire, avait prétendu me donner des conseils sur l’enseignement de la géographie. Je l’avais reçu fraîchement.
Or, à l’issue de l’inspection, Debidour (l’inspecteur général chargé de la visite), écartant le proviseur d’un geste, me prit sous le bras pour une amicale causette dans la cour tandis que le proviseur se morfondait dans un coin. J’étais radieux » .

Son emploi du temps se révèle très chargé « car on me prie instamment d’assurer quelques heures de cours secondaires de jeunes filles (futur Corot), d’ailleurs voisin du lycée » .
Il comprend vite que si cette charge lui demande du travail, elle lui donnera un supplément de traitement non négligeable.
Soucieux d’avoir quelques jours de liberté pour ses études géographiques, il réclame des modifications que le censeur, Charbonniez, un « brave homme » , lui accorde sans difficultés.

Le lycée de jeunes filles, futur Corot

Galerie de professeurs

Blanchard donne des détails savoureux sur ses collègues sans toujours en dévoiler l’identité. Diverses sources permettent toutefois de les deviner.

Il ne trouve qu’un seul normalien, Liber, « sorte de père tranquille devenu propriétaire à Douai et qui s’y était fixé pour toujours » . Adolphe Liber, ancien de l’École, agrégé de grammaire et « officier d’académie » , était alors âgé d’une quarantaine d’années. Originaire de Lille, il prendra effectivement sa retraite à Douai.

Il côtoie aussi « un professeur d’allemand, rude et mal embouché, qui militait dans les rangs radicaux-socialistes. Conseiller municipal, il faisait de l’opposition au maire Bertin, grand seigneur dédaigneux qui détestait en lui tous les professeurs.
Du moins, ce politicien germaniste avait-il obtenu de la ville la création d’une piscine très moderne, dont je profitais largement » .
Ce professeur a laissé une trace. Il s’agit de Jules Limbour, né en 1851, conseiller municipal d’opposition qui jouera un rôle durant la Grande Guerre dont son Journal témoigne. Les « bains douaisiens » sont effectivement en partie son œuvre.

Les bains de la place d’Haubersart construits en 1895. A droite le pignon de l’église Notre-Dame.

Plus loin, « également féru de politique radicale, le professeur de sciences naturelles ne ressemblait pourtant guère à son collègue d’allemand : de visage agréable, vif et enjoué, fort apprécié des femmes et les appréciant, au demeurant excellent professeur, il suscitait invinciblement la sympathie » .
Edouard Lirondelle, père d’André le célèbre slavisant, était conseiller municipal lui aussi. Il est curieux que Blanchard n’ait pas évoqué son décès prématuré, à cinquante quatre ans, en février 1902.

Avec l’absence de « political correctness » qui est la marque de son époque, Blanchard rappelle le souvenir d’Armand Ephraïm : « non moins intéressant était le professeur de philosophie, un petit juif d’une quarantaine d’années, intelligent et courageux, enragé patriote. Lui aussi avait fait de la politique, mais sur une grande scène, à Paris. Il m’avoua un jour qu’il avait eu trois journaux tués sous lui » .
Effectivement, professeur féru de lettres et de journalisme, Ephraïm est célèbre pour avoir été, entre autres, le directeur du périodique « le Cri de Paris » de 1904 jusqu’à sa mort en 1935.

Le « Cri », journal absolument dreyfusard

Le nombre d’enseignants qui exercent au lycée de Douai, plus d’une trentaine, prouve la faiblesse des effectifs par classe qui « étaient peu chargées, vingt à vingt cinq têtes » . On relève aussi, marque de cette période, la part importante d’agrégés parmi ces professeurs, plus des deux tiers.

Quelque soit leur statut, « tous ces hommes prenaient leur tâche au sérieux. Il n’y avait ni cossard ni fumiste » . Ils se partageaient par ailleurs en deux groupes : « les plus nombreux se plaisaient à Douai, ils vivaient en famille, désiraient y faire carrière.
Les autres, plus agités, considéraient Douai comme un marchepied pour atteindre un poste à Paris.

Ils étaient atteints de cette fièvre que j’appelais la « parisianite » dont je me sentais entièrement préservé. Ils faisaient de fréquentes visites à la capitale (deux heures trente par le rapide).
Certains même, y avaient leur vrai domicile et ne passaient à Douai que trois ou quatre jours par semaine. Ils n’en faisaient pas moins consciencieusement leur métier car, sollicitant un avancement, ils tenaient à être bien notés » .

Les commensaux

Dans cette galerie, Blanchard est plus disert sur les trois collègues qui seront ses amis proches, de fait ceux avec lesquels il partagera ses repas.

Un restaurant de la rue St Jacques, trop onéreux pour un jeune professeur : le Grand Cerf

D’abord, Charles Michel, professeur de maths arrivé après lui. La solidarité normalienne l’oblige à apporter une aide à cet « archicube scientifique qui n’était à Douai que depuis deux heures lorsqu’il pénétra chez moi, me sommant de lui trouver une chambre et une gargote.
Bon professeur de « spéciales » , intelligence lucide, Michel avait l’esprit amer et sa verve était volontiers âpre. Je ne l’eusse pas fréquenté s’il n’avait pas été mon contemporain à l’école » .
Né en 1873, Michel arrivait du lycée de Charleville. Il quitta Douai pour Dijon en 1903. Nommé ensuite au lycée Saint Louis, il y resta jusqu’en 1936, mort quasiment en chaire tant son métier était l’unique passion de ce célibataire endurci. Brillant mathématicien, il a laissé une empreinte dans de nombreuses sociétés scientifiques.

Vient ensuite son collègue d’histoire, Vergniol (qu’il orthographie de mémoire « Vergniolle » ) : « court sur patte, rondouillard, teint coloré et cheveux rares, mais l’œil vif et gai. En fait un charmant garçon, bienveillant et réjoui, qui ne manquait pas de talent en tant que critique littéraire.
Au fond plus journaliste que professeur, connaissant tout le monde à Paris et tout le monde à Douai où il ne passait pourtant que trois jours par semaine. Mais il était atteint de parisianiste aiguë et souvent sa bonne humeur l’abandonnait à l’évocation des préventions des inspecteurs généraux à son égard » .
Si sa carrière de professeur s’est, après Douai, toute entière déroulée au lycée de Vanves, Camille Vergniol a publié plus d’une vingtaine d’œuvres et de romans divers.
L’un d’entre eux a reçu une critique élogieuse de Jean Jaurès (« Domenica » en 1900) tandis que d’autres ont été primés par l’académie française. Il est mort à Paris en 1932.

Une des très nombreuses publications de Camille Vergniol (1930)

Apparait enfin sans doute le collègue qui a le plus compté dans son court séjour douaisien, Albert Boblin qui « était un agrégé de l’enseignement moderne (l’École Normale fondée à Cluny par Duruy en 1866 pour former les maîtres de l’enseignement secondaire spécial), il ne cessa de me témoigner de l’intérêt, ce qui me surprend aujourd’hui encore car nous nous ressemblons guère.
Petit, replet, mon aîné de vingt ans
(il est né en 1859), c’était un homme aigri par des déboires conjugaux, atteint d’un léger délire de persécution qui exprimait sa rancœur par une tenue de gala fort peu reluisante, une redingote constellée de tâches , un haut-de-forme aux poils rebroussés. Au demeurant spirituel, grand amateur de plaisanterie amères » .
De fait, Boblin était veuf depuis 1898 après s’être marié à Douai cinq ans plus tôt avec Clémentine Haeuw, une dunkerquoise fille d’un « conducteur des Ponts et Chaussées » . Nommé au lycée en 1881, il y enseigna durant trente huit ans.

Ce spécialiste de Desrousseaux et du P’tit Quinquin a fait l’objet à son décès, en 1922, d’une belle nécrologie dans le bulletin de la « Société d’agriculture » .
Elle fait écho à la description de Blanchard vingt ans plus tôt : « la marche lente, le chapeau haut de forme qui l’aurait fait tenir pour un homme grave, pour un universitaire de l’orléanisme, si la grande barbe largement étalée n’avait aussitôt décelé que, sans règles étroites, il aimait les arts et les artistes » .

Etude d’Albert Boblin sur Desrousseaux dans le Bulletin de la Sasa (1891)

Une péripétie amusante donne une idée de l’ambiance de la rue des Écoles où se trouvaient divers estaminets d’un genre particulier.

Il demande à Boblin « fin connaisseur des aîtres de Douai » de pouvoir partager ses repas. La réponse est évasive, son « restaurant servait une excellente cuisine, et pas cher, mais il comportait un grave inconvénient sur lequel il refusa d’être plus explicite » .

« Avec l’insouciance de la jeunesse, je passais outre et le lendemain j’allais m’asseoir à sa table, dans une salle claire et propre où la chaire en effet était fine et bon marché. J’y emmenais Michel dès son arrivée et nous persuadâmes Vergniol de nous y accompagner.
Nous eûmes ainsi une table de quatre où l’on ne s’ennuyait pas, animée par les mots d’esprit des deux anciens et la verve normalienne des deux plus jeunes » .

« Mais les inconvénients que sous-entendait Boblin ne tardèrent pas à apparaître et à se préciser. D’étranges convives apparurent, parmi lesquels même un nigaud comme moi pouvait reconnaître des proxénètes.
La serveuse et la patronne prirent des attitudes de plus en plus, ou si l’on veut de moins en moins, équivoques. Il nous fallut reconnaître que nous étions tombés dans une maison mal famée » .

Au bout de quelques semaines, « ce fut la déroute » . Tous s’enfuient pour prendre « leurs quartiers dans un restaurant cher à deux francs le repas » .

Un mariage douaisien

Cette fuite de cet estaminet s’accompagna d’une circonstance qui a lié Blanchard à Douai pour toujours : le mariage.
Après avoir épuisé les joies des pensions locales, il se met à chercher un logement plus confortable et plus durable. Il le trouve au 6 rue de la Comédie (aujourd’hui Trannin, cette maison n’existe plus), chez un de ses collègues, professeur d’anglais, Victor de Lauwereyns de Roosendaele, qui offre l’étage à la location.

Il tombe amoureux de la fille de la maison, Jeanne. Après quelques semaines, n’y tenant plus, Blanchard se lance : « je demandais à Mademoiselle de Lauwereyns si elle consentirait à m’épouser. Quelques secondes, puis une réponse timide : oui ! Ce fut tout.
Mais le lendemain matin, la rencontrant par hasard dans un couloir, elle me laissa déposer sur sa joue un baiser respectueux et enthousiaste » .

Son père lui, n’est pas enthousiaste, considérant la dot trop mince mais le fils passe outre. L’union se fera.
Il apprécie cette dynastie de professeurs originaire de Saint-Omer mais aussi, du côté maternel, la tribu des brasseurs Durasnel, « race vigoureuse, de gros mangeurs, colériques, entreprenants et volontaires. (…) Au total, cette famille à laquelle j’allais m’allier où une race artésienne se mêlait à un sang flamand, était robuste et saine » .

Le mariage eut lieu à Douai le 10 avril 1901, solide union qui devait dépasser les noces de diamant. Madame Blanchard est décédé à Sèvres en 1973, à 93 ans, un peu moins de dix ans après son époux.

Après deux années douaisiennes, Blanchard souhaite s’établir à Lille pour se rapprocher de l’université afin de travailler sa thèse. Il se met en congé et obtient une bourse d’étude grâce à l’intervention de Lucien Gallois « maître dévoué » .

Il aime Lille : « d‘abord on vous tâtait. Mais à l’issue de cette épreuve, si vous étiez accepté, c’était du solide. (…) J’éprouvais aussi de l’affection pour le petit peuple, volontiers grossier et ivrogne, fort éloigné de la finesse des populations du Midi mais laborieux et sérieux, tout en déployant lors des fêtes une gaîté débridée » .

« Partout, je trouvais des complaisances infinies, qui sont à l’honneur des gens du pays. On s’ingéniait à me faciliter la tâche » . Soutenu par Charles Barrois et la famille Decroix, il mène ses recherches tambour battant, sur tout le territoire de la Flandre, jusqu’aux confins de la Belgique.

Sa nomination en mars 1905 au lycée Faidherbe sur un poste récemment créé, lui permet de se rapprocher du centre-ville et de se loger dans le boulevard du même nom.

Le fameux Café Jean de l’avenue Faidherbe. Au 3°, fenêtre ouverte, l’appartement de la famille Blanchard. Le bâtiment a été détruit lors de la Grande Guerre.

Sa soutenance, un triomphe, se tient en mai 1906 dans la belle – et bondée – salle des actes de l’université. Il rejoint aussitôt la faculté de Grenoble et sa toute nouvelle chaire de géographie, prélude, comme nous l’avons vu plus haut, d’une carrière prestigieuse.

Pour finir, revenons à notre cité bien aimée en citant notre auteur : « c’est le Douai des années 1900 que j’ai ainsi essayé de décrire. Car je ne l’ai pas revu depuis bientôt cinquante ans.
Or, je sais que la ville a souffert au cours des deux guerres mondiales. Du chemin de fer, j’ai constaté qu’elle avait gardé ses clochers mais c’est tout ce que j’en sais.
En tous les cas, des deux brèves années que j’y ai vécu, je ne m’y suis pas déplu » .

Terminons par cet adage du maître géographe : « Des souvenirs comme ceux-là sont une consolation de la vieillesse » .

Nos lecteurs ont du talent

Mairie de Douai - nos lecteurs ont du talent

Il arrive que nos lecteurs déposent des commentaires sur les pages du blog. Celui-ci a attiré notre attention pour sa qualité ainsi que pour la poésie qu’il dégage.

Nous remercions chaleureusement notre anonyme d’avoir accepté que nous publions son texte qui présente des analyses frappées au coin de l’Histoire quant au salut de notre ville.

On y trouve aussi et surtout une foi dans l’avenir qui réchauffe le cœur. En ce moment, on en a bien besoin.

« Plus sérieusement et pour revenir au sujet, vous dites que que vous ne souhaitez pas que Douai subisse le sort de Denain ou Bruay… »
Mais toutes les villes du Bassin Minier ont subi un traumatisme pareil à celui de ces villes.

Dans les années 70, quand on arrivait à Denain, on passait devant Usinor. Monstrueuse usine, toute de bruits et de fureur dont les fours crachaient des flammes qui éclairaient les nuits. Cet endroit grouillait de vies d’ouvriers qui transmettaient leur savoir et leur fierté de père en fils.
Puis en entant dans Denain, sur la gauche, il y avait Fives/Cail qui travaillait en sous traitance pour Usinor et les Houillères. Puis il y avait la fosse Renard. Et à droite, ce très vieux coron dont Zola se serait, parait-il, inspiré quand il a écrit Germinal.
Tout ça a disparu en peu de temps. Dans la violence du désespoir. Et Denain a sombré dans la misère. Cette ville se relève peu à peu. Grâce à la communauté du Hainaut. Et aussi d’un tramway qui joue son rôle structurant du territoire. Puisse notre réseau de bus en faire de même sur le Douaisis.

Douai aussi a subi ce traumatisme. Mais moins violemment.

Nous avons perdu Bréguet, quasiment Arbel. Et surtout les HBNPC. Et la nuée de sous-traitants qui ont péri dans son sillage. Dans les grands bureaux de la Direction Générale, rue des Minimes, œuvraient des dizaines d’ingénieurs (tous les cadres supérieurs avaient grade d’ingénieur) et d’employés à fort pouvoir d’achat. Charles Fenain, maire de Douai, était salarié par les HBNPC.

La disparition de ces emplois a eu un impact considérable sur le commerce et l’immobilier. Renault et l’Imprimerie nationale n’ont compensé ces pertes que très partiellement.

Mais il y a aussi la disparition des mineurs et, peu à peu, des retraités mineurs et de leurs veuves. Ils vivaient dans ces cités posées à la périphérie de la ville. La Clochette, Dorignies, Frais Marais. Elles étaient pleine de vie avec leurs commerces, leurs associations.

Cette paupérisation de la ville que vous soulignez, c’est là qu’on la trouve principalement. Là où, par facilité, on entasse des misères.

Je suis douaisien de naissance et j’aime ma ville. Je sais ses qualités, ses richesses, ses promesses mais aussi ses défauts, ses manques et ses laideurs. Je n’aime pas ce dénigrement systématique qui en est fait. Je ne reconnais pas ma ville dans ces critiques trop « appuyées » et politiquement orientées.

La ville a besoin de renouveau, d’un coup de fouet. Mais ce ne sera pas, comme le suggèrent certains, en recopiant le passé qu’on avancera. Et c’est moins encore en se battant pour quelques misérables places de stationnement que l’on changera les choses.

La Ville recèle un potentiel artistique, l’Hippodrome, les Gayants, le Musée de la Chartreuse, l’Ecole d’Art, le Jeune Orchestre, la Chorale des Mineurs, etc. qui pourraient être mis en valeur et mieux exploités.

Douai n’est pas mort, Douai ne se meurt pas. Loin s’en faut. »

Merci cher anonyme.